alabama story











{9 octobre 2017}   Stand By Me, Ben E King

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{8 octobre 2017}   Drowning Pool – Bodies

 

et :

 



{25 septembre 2017}   Le crapaud

Si vous mettez un crapaud dans une casserole, que vous la remplissez d’eau et que vous la mettez sur le feu, vous verrez une chose intéressante se produire: le crapaud s’ajustera à la température de l’eau, et y restera. Quand l’eau s’approchera du point d’ébullition, et que le crapaud tentera alors de s’échapper, il en sera malheureusement incapable puisque l’ajustement de la température de son corps lui aura pris trop d’énergie et qu’il sera épuisé. Certains diront que ce qui aura tué le crapaud, c’est l’eau bouillante… Mais en vérité, ce qui l’aura tué, c’est son incapacité à reconnaître le bon moment pour s’enfuir.

Arrêter de vous ajustez à la pression en hausse constante, aux emplois qui ne vous conviennent pas, aux situations qui vous « chauffent ». Quand vous faites toujours de votre mieux, mais que ce n’est jamais assez… Vous courrez un risque. Celui de ne plus avoir la force de vous en sortir à temps. Tenez-vous à l’écart de ces situations et tirer la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard.  



Il y a des personnes qui sont caractérisées par leur grande capacité de résilience.

Ce sont celles qui utilisent comme arme leur capacité à continuer à flotter malgré les problèmes, et qui considèrent la difficulté comme un apprentissage.

Elles savent que l’immunité face à la souffrance est impossible et comprennent que les tempêtes qui rendent nos journées sombres sont aussi des opportunités de se surpasser.

Elles s’arment donc de courage et continuent, avec pour mantra : « continuer pour grandir, malgré les adversités ».

Être résilient au jour le jour

La résilience est un concept qui a acquis une grande importance ces dernières années, notamment dans le champ de la psychologie positive, qui s’est intéressée aux caractéristiques qui permettent aux personnes de dépasser une adversité.

Être résilient d’un point de vue de la psychologie, c’est être capable d’affronter la diversité et d’en sortir renforcé.
Lorsque nous parlons de résilience, nous avons tendance à penser à des faits traumatisants, comme la perte d’un être cher, la survie après un accident ou une situation de maltraitance…

Mais dans notre quotidien, il existe d’autres situations complexes que nous devons affronter.

Nul besoin qu’une catastrophe arrive. Surmonter n’importe quelle difficulté quotidienne comme faire face aux critiques, réussir à se dépasser ou à commencer la journée avec un sourire après une période de tristesse, c’est aussi être résilient.

Nous avons tous nos propres batailles auxquelles nous devons faire face et nos propres ressources pour cela. Il faut seulement les découvrir.

Caractéristiques des personnes résilientes

Il y a des personnes qui sont résilientes car elles ont eu un modèle de résilience devant elles, comme leurs parents, un frère, une sœur.

D’autres ont appris à y faire face et à trouver des solutions par elles-mêmes. Elles ont appris à partir de l’essai et de l’erreur, elles sont devenues fortes grâce à leurs propres cicatrices.

Cela nous montre que la résilience est une habileté que nous pouvons tous développer et donc, pratiquer.

Pour cela, il est nécessaire de gérer de manière adaptée nos pensées et nos émotions. Les canaliser en les contrôlant est fondamental.

Dans cet article, nous allons vous expliquer quelles sont les principales caractéristiques des personnes résilientes pour que vous puissiez commencer à les travailler.

Elles savent s’adapter aux changements

Les personnes résilientes ont, comme les joncs, la capacité d’être flexibles quand le vent cingle avec force.

Elles savent qu’aller à l’encontre des circonstances leur fera perdre de l’énergie et elles préfèrent opter pour un esprit ouvert face aux différentes opinions et circonstances.

Elles se détachent de leurs vieilles croyances, préjugés et insécurités pour se vêtir de nouveaux costumes qui les accompagnent lors des moments de changement.

Elles ne s’adaptent pas par résignation mais parce qu’elles savent qu’il existe d’autres mondes différents, qui ne sont pas pour autant dans l’erreur. 

Elles s’appuient sur leurs forces

Les personnes résilientes se connaissent. Elles savent ce qui leur fait du mal et ce qui les gênent, et comprennent que l’équilibre fondamental de leur bien-être se trouve dans le soin qu’elles s’apportent à elles-mêmes.

Les personnes résilientes savent identifier leurs fragilités mais aussi leurs forces pour les utiliser dès que nécessaire.

Elles utilisent leurs envies de lutter, leur motivation, leurs efforts et leurs compétences comme des ciments pour aller de l’avant.

Elles se respectent elles-mêmes et tiennent compte d’elles-mêmes car elles savent que se connaître est l’étape essentielle pour grandir et établir des relations saines avec les autres.

Elles savent qu’accepter est nécessaire pour avancer

Les personnes résilientes savent que l’acceptation est la compagne idéale de l’avancement et du changement.

Il n’y a que lorsque nous acceptons que nous pouvons commencer à travailler pour améliorer les choses. Si nous nions les choses qui ne vont pas, nous leur donnons encore plus de force.

Les personnes résilientes savent qu’accepter, c’est comprendre et affronter. Ne jamais s’avouer vaincu.

 

Elles considèrent que personne n’est immunisé contre la souffrance

Être résilient ne signifie pas que l’on n’a pas de blessures, mais que malgré soi, la situation adverse nous a été instructive d’une certaine manière.

On a été capable d’accepter la douleur et au lieu de sombrer en elle, on a opté pour l’apprentissage.

Les personnes résilientes savent que s’abriter et se protéger de la douleur ne fonctionnera pas toujours, car fuir les éloignera de la possibilité de comprendre ce qui leur arrive et donc, de continuer à grandir.

Comme vous le voyez, être résilient peut s’apprendre et on peut s’entraîner. De fait, cela devrait être une matière fondamentale à l’école.

Il est toujours bon d’apprendre des stratégies pour s’améliorer et continuer à mûrir. La résilience est cette capacité qui nous permet d’être fort malgré les assauts du vent, nous adaptant le mieux possible aux difficultés de la vie, comme les pertes, les déceptions, les traumatismes et les échecs.

Vous aussi, vous êtes résilient, ne l’oubliez pas. N’avez-vous jamais dû traverser une difficulté dans votre vie ?

Pensez-y et souvenez-vous de cette fois où vous avez été courageux et où, malgré la peur, vous avez plongé dans la piscine…



{18 septembre 2017}   THE STRAIN

LA LÉGENDE DE JUSEF CZARDU

 

— Il était une fois un géant, dit la grand-mère d’Abraham Setrakian. Les yeux du jeune Abraham brillèrent. Soudain son bortsch lui parut plus appétissant ; en tout cas, il avait moins le goût d’ail. Abraham était un petit garçon pâle, maigrichon, maladif. Bien décidée à l’engraisser, sa grandmère restait assise face à lui pendant qu’il mangeait sa soupe dans son bol en bois, mais elle le distrayait en lui racontant une histoire. Une bubbeh meiseh, un « conte de grand-mère ». Un conte de fées. Une légende.

— C’était le fils d’un aristocrate polonais. Il s’appelait Jusef Czardu. Le seigneur Czardu dépassait tous les autres hommes par la taille. Il dépassait même les toits du village. Il fallait qu’il se plie en deux pour passer les portes. Mais pour lui, c’était une calamité, une maladie, pas du tout une aubaine. Car ses muscles n’avaient pas la force de porter ses os longs et lourds. Parfois, il avait beaucoup de mal à marcher. Il s’appuyait sur une grande canne – plus grande que toi -au pommeau en argent sculpté en forme de tête de loup. C’était l’emblème de la famille.

— Et alors, bubbeh ? demanda Abraham entre deux cuillerées.

— Tel était son fardeau en ce bas monde, et il lui avait enseigné l’humilité, qualité rare chez les nobles. Il avait beaucoup de compassion envers les pauvres, ceux qui travaillaient dur, les malades. Il se montrait surtout gentil avec les enfants du village, et ses poches grandes comme des sacs à navets étaient toujours remplis de babioles ou de sucreries. Lui-même n’avait pas vraiment eu d’enfance : à huit ans, il était déjà grand comme son père ; à neuf, il le dépassait d’une tête. Sa fragilité et sa grande taille faisaient secrètement la honte du châtelain. Mais le seigneur Czardu était un gentil géant, et son peuple l’aimait beaucoup. On disait qu’il voyait les gens de haut sans les prendre de haut. D’un signe de tête, sa grand-mère rappela à Abraham qu’il devait avaler une nouvelle cuillerée. Il mâchonna une betterave bouillie ; on les appelait « cœur de bébé » en raison de leur couleur, de leur forme, et de leurs fibres qui rappelaient de petits vaisseaux sanguins.

— Et alors, bubbeh ?

— C’était aussi quelqu’un qui aimait la nature ; la chasse était trop brutale pour lui, ça ne l’intéressait pas. Seulement, c’était un aristocrate, il fallait qu’il tienne son rang ; alors quand il a eu quinze ans, son père et ses oncles l’ont obligé à les accompagner dans une expédition de six semaines en Roumanie.

— Chez nous, bubbeh ? Le géant est venu ici ?

— Au nord du pays, kaddishel. Dans les forêts noires. Mais les hommes de la famille Czardu ne venaient pas chasser le sanglier, l’ours ou l’élan, non. Ils étaient là pour le loup, l’emblème de la famille, qui figurait sur leurs armoiries. Un chasseur, lui aussi. Ils disaient que la viande de loup leur donnait force et courage, et le père espérait qu’elle soignerait aussi les faibles muscles du jeune maître.

— Et alors ?

— Le voyage fut long, pénible, freiné par le mauvais temps, et Jusef dut lutter de toutes ses forces. C’était la première fois qu’il sortait de son village, et les regards des inconnus lui faisaient honte. Une fois dans la forêt sombre, il eut l’impression que la nature était vivante. Les animaux rôdaient la nuit par meutes entières comme des réfugiés chassés de leur cachette, leur antre, leur terrier ou leur tanière. Ils étaient si nombreux que, la nuit, ils empêchaient les chasseurs de dormir. Quelques-uns voulurent s’en retourner mais l’aîné des Czardu était obsédé ; rien d’autre n’avait d’importance à ses yeux. On entendait les loups pousser leur plainte dans la nuit, et il tenait par-dessus tout à en tuer un pour son fils, son fils unique dont le gigantisme pesait comme une malédiction sur la famille. Il fallait laver la maison Czardu de ce fléau et lui trouver une épouse, pour qu’il engendre de nombreux héritiers sains.

Et voici qu’en pistant un loup, au crépuscule du deuxième jour, le père se retrouva isolé de ses compagnons. Ceux-ci l’attendirent toute la nuit et, dès l’aube, se déployèrent à sa recherche. Mais, à la fin de la journée, on s’aperçut qu’un cousin de Jusef manquait lui aussi à l’appel. Et ainsi de suite, comprends-tu.

— Et alors, bubbeh ?

— Pour finir, il n’en resta qu’un : le jeune géant. Le lendemain, il se mit en route et, dans un coin qu’on avait pourtant fouillé, trouva le cadavre de son père, puis ses oncles et ses cousins gisant tous à l’entrée d’une grotte souterraine. Les crânes étaient réduits en bouillie mais les corps n’avaient pas été dévorés ; il en déduisit qu’ils avaient été tués par un monstre d’une force exceptionnelle, mais qui n’avait ni peur ni faim. Alors pourquoi ? Il ne comprenait pas – sauf que lui-même se sentait observé, peut-être même scruté, par quelque créature tapie dans la caverne. » Le seigneur Czardu emporta les corps l’un après l’autre pour les enterrer profondément, loin de la grotte. Cela lui coûta ses dernières forces. Il était épuisé, farmutshet. Pourtant, il avait beau être seul, effrayé, exténué, ce soir là il retourna à la grotte affronter l’être maléfique qui sortait la nuit, afin de venger les siens au péril de sa vie. On le sait par le journal qu’il tenait, et qu’on retrouva dans les bois bien des années plus tard. Ce fut la dernière chose qu’il y écrivit. Abraham la regarda bouche bée (et vide).

— Mais qu’est-ce qui lui est arrivé, bubbeh ?

— Nul ne le sait avec certitude. Chez lui, en Pologne, au bout de six semaines, puis huit, puis dix sans nouvelles, on crut que tous les chasseurs avaient péri. On entreprit de vaines recherches. Puis, une nuit de la onzième semaine, un carrosse arriva au manoir, tous rideaux tirés. C’était le jeune maître. Il s’enferma dans une aile désormais inoccupée -, et on ne le revit plus… ou presque. En ce temps-là, des rumeurs coururent sur son compte. Les rares personnes à l’avoir aperçu affirmaient – mais ces témoignages sont-ils bien dignes de foi ? – qu’il était guéri de ses infirmités. On murmurait même qu’il était revenu des forêts noires doté d’une force surhumaine, en harmonie avec sa haute taille. Mais son chagrin était si grand après la perte de son père, de ses oncles et cousins, qu’il ne paraissait plus jamais le jour. Il donna congé à la plupart de ses domestiques. Il y avait des allées et venues au château la nuit – on voyait par les fenêtres rougeoyer des feux dans les cheminées mais, peu à peu, la grande demeure se dégrada faute d’entretien. » Seulement, des gens prétendaient que, la nuit, ils entendaient le géant marcher dans le village. Les enfants, en particulier, se racontaient que résonnait dans les rues le pic-pic-pic de sa canne, sur laquelle il ne prenait plus appui mais dont il se servait pour les appeler, les tirer du lit et leur offrir bonbons et petits jouets. Aux incrédules, on montrait les trous laissés dans la terre – notamment sous les fenêtres des chambres à coucher – par la fameuse canne à tête de loup.

Le regard de la grand-mère s’assombrit. Elle lança un coup d’œil au bol d’Abraham : il était presque vide.

— C’est alors que des enfants de fermiers ont commencé à disparaître. Même dans les villages voisins, disait-on. Et jusque dans le mien. Eh oui, Abraham, quand elle était petite, ta bubbeh habitait à une demi-journée de marche du manoir de Czardu. Je me rappelle deux sœurs dont on a retrouvé les corps dans une clairière en pleine forêt. Elles étaient blanches comme la neige autour d’elles, et le gel avait déposé sur leurs yeux grands ouverts une fine pellicule de glace. Je l’ai moi-même entendu un soir, pas très loin de moi, ce pic-pic-pic – un bruit régulier, puissant. J’ai remonté la couverture par-dessus ma tête, en serrant bien pour ne plus l’entendre, mais je n’en ai pas dormi pendant des jours. Abraham goba la fin de l’histoire avec ses dernières gouttes de soupe.

— Le village de Czardu a fini par être pratiquement abandonné. On disait que c’était un endroit maudit. Quand ils passaient par là avec leurs roulottes, pour vendre leurs marchandises venues de lointaines contrées, les Tziganes racontaient qu’il se passait des choses étranges aux abords du château, qu’il était hanté par des apparitions, ou par un géant qui rôdait au clair de lune tel un dieu de la nuit. Ce sont eux qui nous ont avertis : « Mangez bien, devenez grands et forts, sinon Czardu vous attrapera. » Voilà pourquoi c’est important, Abraham. Ess gezunterheit. Mange pour devenir costaud. Allez, finis-moi ce bol. Sinon, « il » va venir te prendre ! La vieille dame s’arracha à ses ténébreux souvenirs et son regard s’anima.

— Pic-pic-pic ! Czardu va venir !

Du coup, Abraham avala jusqu’au dernier morceau de betterave filandreuse. La soupe était terminée, l’histoire aussi, mais le petit avait la panse et la tête pleines. Quand il mangeait, cela faisait plaisir à sa bubbeh, dont le visage exprimait à ses yeux tout l’amour du monde. En cet instant d’intimité autour de la table branlante, tous deux communiaient par delà les générations en partageant la nourriture du cœur et de l’âme.

Dix ans plus tard, la famille Setrakian fut chassée de son atelier de menuiserie, de sa maison et de son village, mais par les Allemands, et non par Czardu. Un officier cantonné chez eux et qui partageait leur pain autour de la même table branlante fut ému par leur profonde humanité. Un soir, il les mit en garde : le lendemain, on leur ordonnerait de se rassembler à la gare avec les autres villageois. Il ne fallait surtout pas qu’ils obéissent, mais qu’ils filent sans attendre. Ce qu’ils firent – toute la famille au sens large, à savoir huit personnes. Ils prirent tout ce qu’ils pouvaient emporter et s’enfoncèrent dans la campagne. Mais bubbeh freinait leur progression. Pis, elle le savait. Elle comprenait que sa présence mettait toute la famille en danger et maudissait ses vieilles jambes. Les autres finirent par partir en avant, sauf Abraham, qui entre-temps était devenu un jeune homme vigoureux et plein de promesses. Passé maître graveur malgré son jeune âge, il menait parallèlement des études talmudiques et s’intéressait tout particulièrement au Sefer Ha Zohar, le livre des secrets de la mystique juive. Il resta donc à ses côtés, et quand la nouvelle leur parvint qu’en atteignant la bourgade suivante le reste de la famille avait été arrêté et contraint d’embarquer dans un train pour la Pologne, la vieille dame ne put surmonter son sentiment de culpabilité. Elle supplia Abraham de la laisser se rendre aux Allemands, pour que luimême puisse sauver sa vie.

— Il faut t’enfuir, Abraham ! Fuis les nazis comme tu fuirais Czardu. Il faut leur échapper. Mais il ne voulut rien savoir. Pas question d’abandonner sa bubbeh. Au matin, dans la chambre que leur avait prêtée un paysan compatissant, il la retrouva morte par terre. Conséquence de la mort-aux-rats qu’elle avait ingérée, ses lèvres noires comme le charbon pelaient et sa gorge était violacée. Avec la gracieuse permission de ses hôtes, Abraham Setrakian l’enterra sous un bouleau argenté en fleur. Il grava patiemment une belle stèle ornée de fleurs et d’oiseaux, tout ce qui avait jadis donné de la joie à sa grand-mère. Il pleura longtemps, puis s’enfuit comme elle l’en avait prié. Il fuyait les nazis, mais ce qu’il entendait dans son dos, c’était pic-picpic… Et le mal n’était pas loin derrière.

LE COMMENCEMENT
ENREGISTREUR DE CONVERSATION N323RG

Transcription de la Direction nationale de la sécurité aérienne, vol 753 Berlin (TXL) – New York (JFK), 24-09-2010 :

20:49:31 [Interphone de cabine « ON »] COMMANDANT MOLDES : Mesdames et messieurs, ici le commandant de bord. Nous allons atterrir dans quelques minutes, sans retard sur l’horaire prévu. Mon second, le personnel navigant et moi-même vous remercions d’avoir choisi la compagnie Régis Airlines et espérons vous revoir bientôt à bord de nos appareils .. .

20:49:44 [Interphone de cabine « OFF »] COMMANDANT MOLDES : … comme ça au moins on perdra pas notre boulot. [Rires dans le cockpit.]

20:50:01 CONTRÔLE DU TRAFIC AÉRIEN (JFK) : Régis 7-5-3 gros porteur en approche par la gauche vers la position 1-0-0, permission d’atterrir piste 13R. COMMANDANT MOLDES : Régis 7-5-3 gros porteur en approche par la gauche vers la position 1-0-0, piste 13R repérée.

20:50:15 [Interphone de cabine « ON »] COMMANDANT MOLDES : Procédure d’atterrissage entamée, personnel de cabine à vos postes, s’il vous plaît.

20:50:18 [Interphone de cabine « OFF »] W . NASH (SECOND) : Train d’atterrissage sorti. COMMANDANT MOLDES : Ça fait toujours plaisir de rentrer chez soi…

20:50:41 [Bruits de chocs. Parasites. Bruit strident.]

 

FIN DE TRANSMISSION

L’ATTERRISSAGE

TOUR DE CONTRÔLE, AÉROPORT INTERNATIONAL JFK

On appelait ça des « assiettes à soupe » parce que les écrans monochromes (JFK attendait ses écrans couleur depuis deux ans) de la tour étaient verts comme du potage auquel on aurait ajouté de petites lettres en vermicelle. En l’occurrence, ces lettres désignaient des spots radar qui, euxmêmes, représentaient des centaines de vies humaines – ou, dans l’antique jargon nautique encore en vogue chez les contrôleurs aériens, des centaines d’âmes. Des centaines d’âmes. C’était peut-être pour cela qu’on surnommait Jimmy Mendes « l’Évêque ». L’Évêque était le seul à rester debout pendant ses huit heures de service au lieu de s’asseoir comme les autres contrôleurs aériens. Roulant sans cesse un crayon à papier entre ses doigts, il faisait les cent pas dans la tour, à cent mètres au-dessus de l’aéroport international de New York, faisant atterrir les avions comme un berger ramène son troupeau au bercail. Le crayon – rose – lui servait à visualiser les appareils qu’il dirigeait à la voix et à mesurer leurs positions relatives au lieu de s’en remettre exclusivement à ses écrans radar bidimensionnels. Où, à chaque seconde, clignotaient donc des centaines d’âmes.

— United Airlines 6-4-2, virez à tribord direction 1-0-0 et remontez à 5 000. Sauf que dans cette « soupière » on ne raisonnait pas en ces termes. On ne pouvait trop se permettre de penser aux âmes dont on tenait le sort entre ses mains, ces milliers d’êtres tassés dans des missiles ailés filant dans le ciel. Impossible de saisir tout ce qui se passait : les avions monitorés depuis les « assiettes », les aiguilleurs du ciel casqués échangeant à voix basse des codes dans leur micro, les avions s’affichant sur l’écran des voisins, la tour de contrôle de LaGuardia… et toutes les autres, dans tous les aéroports, toutes les villes des États-Unis et du monde entier… Calvin Buss, le chef de secteur, surgit à côté de Jimmy l’Évêque, dont il était le supérieur direct. Il avait écourté sa pause ; d’ailleurs, il était encore en train de mastiquer.

— Où tu en es avec Régis 7-5-3 ?

— Régis 7-5-3 au sol. Calvin lança un regard bref mais intense à son propre écran afin de s’en assurer.

— En roulage vers sa porte. Jimmy fit défiler vers le haut sa liste d’assignation des portes d’embarquement pour chercher le 7-5-3.

— Pourquoi ça ?

— Le radar au sol signale un appareil en panne sur le parking Foxtrot.

— Voie de circulation ? Jimmy vérifia à nouveau les curseurs de son « assiette » puis rouvrit la communication avec le DL 753.

— Régis 7-5-3, ici la tour, terminé. Rien. Nouvelle tentative :

— Régis 7-5-3, ici la tour, à vous. Silence. Même pas un bruit radio.

— Régis 7-5-3, ici la tour, vous me recevez ? Terminé. Un assistant de circulation aérienne apparut derrière Calvin Buss.

— Un problème de transmission ?

— On dirait plutôt une panne générale. Quelqu’un vient de dire que tout s’était éteint dans l’appareil.

— Comment ça ? lâcha Jimmy l’Évêque. Si c’était vrai, on avait eu une sacrée veine que ça se produise quelques minutes après l’atterrissage. Il se jura de s’arrêter pour jouer le 7, le 5 et le 3 au Loto du lendemain, quand il rentrerait chez lui. Calvin brancha son casque sur le jack audio de l’intercom de Jimmy.

— Régis 7-5-3, ici la tour, merci de répondre. Régis 7-5-3, ici la tour, terminé. Ils tendirent l’oreille. En vain. Jimmy l’Évêque considéra son écran : ses spots radar en attente n’indiquaient aucune alerte de conflit, tous ses appareils étaient en position normale.

— Demande un réacheminement du trafic pour contourner Foxtrot. Calvin se débrancha et recula d’un pas. Tout à coup, son regard se fit lointain. Derrière la console de Jimmy et, au-delà, derrière les vitres de la cabine de la tour, il se porta vers le parking en question. Il exprimait autant de perplexité que d’inquiétude.

— Il faut dégager Foxtrot, dit-il en se retournant vers l’assistant de circulation. Envoie quelqu’un voir ce qui se passe. Jimmy l’Évêque se frotta l’estomac en regrettant de ne pouvoir calmer sa nausée naissante. Au fond, son métier consistait à pratiquer des accouchements. Il aidait les pilotes à extraire de la matrice du vide des avions bourrés d’« âmes ». Et pour le moment, il tressaillait de peur comme un médecin mettant au monde son premier mort-né.

Tarmac, terminal 3
Lorenza Ruiz, dite « Lo », se dirigeait vers la porte d’embarquement indiquée au volant d’un véhicule de transport de bagages – en fait, un chariot élévateur hydraulique, mais motorisé. Ne trouvant pas comme prévu le 753 en sortant du virage, elle s’avança encore, histoire de jeter un œil. Elle portait un casque antibruit, un sweat-shirt à capuche des Mets avec par-dessus un gilet réfléchissant, des lunettes protectrices (les gravillons des pistes étaient une vraie galère). Ses barres lumineuses orange – pour les signaux de circulation au sol – étaient posées à côté d’elle sur le siège. Qu’est-ce que c ‘est que ce bordel ?

Elle enleva ses grosses lunettes, comme si elle avait besoin de voir ça à l’œil nu. Il était bel et bien là finalement, le Boeing 777 de la Régis – un gros balèze, un des nouveaux modèles -, posé sur le parking Foxtrot dans le noir. Le noir complet. Ce soir-là le ciel était vide, comme si on l’avait creusé pour en ôter la lune, et les étoiles étaient masquées. On n’y voyait rien du tout. Rien que le métal lisse du fuselage et des ailes reflétant faiblement les feux d’atterrissage des avions à l’approche dont un 1567 de la Lufthansa qui, à trente centimètres près, faillit le heurter avec son train d’atterrissage.

— ¡ Jésus santisimo !

Elle appela aussitôt pour prévenir.

— On arrive, répondit son chef. Les gars de la tour te demandent d’aller voir ça de plus près.

— Moi ? Lo fronça les sourcils. Bien fait, t’avais qu’à pas être si curieuse. Elle s’approcha en suivant le couloir de service partant du terminal passager et franchit les balises de voie de circulation peintes sur le tarmac. Pas rassurée, elle se montra très prudente. Elle n’avait encore jamais roulé aussi loin. Le règlement de l’aviation civile était très strict concernant les distances à
respecter par les convoyeurs et autres transporteurs de bagages, aussi surveillait-elle constamment les appareils en roulage. Elle obliqua après les feux de guidage bleus en bord de piste. Elle eut l’impression que tous les circuits de l’appareil étaient coupés, du nez à la queue. Ni phare, ni feux anticollision, ni lumière aux hublots. D’habitude, même au sol, à dix mètres en contrebas, on voyait, derrière les ouvertures étroites qui semblaient regarder de biais le nez caractéristique des Boeing, les interrupteurs lumineux au-dessus des sièges et les voyants des instruments de navigation dans le cockpit, rouges comme des ampoules inactiniques dans une chambre noire. Mais là, il n’y avait de lumière nulle part. Lo ralentit à une dizaine de mètres du bout de l’aile gauche, interminable. Quand on bossait depuis un bail sur le tarmac – et dans son cas ça faisait huit ans, c’est-à-dire plus que ses deux mariages réunis -, on finissait par sentir les choses. Les volets de bord de fuite et les spoilers sol – les ailerons à l’arrière des ailes – étaient tous relevés, procédure normale une fois l’avion posé. Les turboréacteurs étaient à l’arrêt, silencieux. Or, normalement, même coupés ils continuaient un moment à brasser l’air en bouffant le gravier et les insectes comme des aspirateurs géants et affamés. Donc, ce gros père avait atterri bien gentiment et roulé jusqu’ici… avant l’extinction des feux. Encore plus inquiétant, puisqu’on lui avait donné l’autorisation d’atterrir, le problème était apparu en deux minutes, trois maximum. Qu’est-ce qui pouvait bien se détraquer en un laps de temps aussi court ?

Lo s’approcha encore de l’aile – par l’arrière : aucune envie de se faire réduire en charpie comme une oie du Canada si les réacteurs à double flux se remettaient subitement en marche. Elle roula jusqu’à la soute (partie de l’appareil qu’elle connaissait le mieux) au niveau de la queue et s’arrêta sous la porte arrière. Elle mit le frein à main et actionna le manche de l’élévateur, qui pouvait atteindre au maximum une pente de trente degrés. Ça ne suffirait pas, mais bon. Elle mit pied à terre, récupéra ses bâtons lumineux et escalada le plan incliné vers la carlingue de l’avion mort. Mort ? Pourquoi mort ? C’était pas vivant, un zinc, de toute façon. Cependant, l’espace d’un instant, Lo se représenta mentalement un grand cadavre en putréfaction, une baleine échouée. Telle était l’impression que lui faisait cet avion : une carcasse à moitié décomposée, un Léviathan à l’agonie. Le vent tomba au moment où elle arrivait en haut. Pourtant, sur le tarmac de JFK, où sévissait un microclimat, il y avait toujours du vent. Toujours et partout. Le vent ne tombait jamais sur les pistes, avec les avions qui approchaient, les marais salants tout autour et l’Atlantique à un jet de pierre, de l’autre côté de Rock-away. Et voilà que régnait subitement un silence tel que Lo dut enlever son volumineux casque à oreillettes rembourrées pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Elle crut distinguer une série de coups sourds en provenance de la cabine, mais en fait, ce n’était que son cœur. Elle alluma sa torche et braqua le faisceau sur le flanc droit de l’appareil. En suivant le rond de lumière, elle vit que le fuselage était encore nacré d’humidité par la descente ; ça sentait comme une pluie de printemps. Elle promena sa torche sur la longue rangée de hublots. Tous les rideaux étaient baissés. Bizarre. Soudain elle n’était pas rassurée. Pas rassurée du tout. Écrasée par la présence massive de l’engin (250 millions de dollars, 383 tonnes), elle eut l’impression fugace, mais nette et glaciale, de se trouver en présence d’un énorme dragon. Un démon qui feignait de dormir mais qui pouvait à tout moment soulever ses paupières et ouvrir une gueule effrayante. Un pressentiment la traversa, suivi d’un frisson. Tout en elle se noua, se crispa. Puis elle remarqua qu’un des rideaux était relevé. Ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque, au point qu’elle y passa la main comme on caresse un animal nerveux. Il était ouvert depuis le début et elle ne l’avait pas vu, ce rideau, voilà tout. Enfin, peut-être…

Dans l’avion, quelque chose bougea dans le noir. Soudain, Lo se sentit observée. Elle poussa un gémissement plaintif. C’était puéril mais elle ne put s’en empêcher. Elle était paralysée. Le sang lui monta brusquement à la tête, comme en réponse à un ordre, et sa gorge se serra… Alors elle comprit, sans l’ombre d’un doute : il y avait là-dedans quelque chose qui voulait la dévorer. Elle reprit brusquement conscience des rafales de vent, comme si celles-ci n’avaient jamais cessé, et ne se le fit pas dire deux fois : elle redescendit à toute vitesse, sauta à bord de son transporteur
et fit marche arrière sans couper le gyrophare ni rentrer l’élévateur. Un craquement retentit : elle venait d’écraser sous ses chenilles une des balises au sol en fuyant à fond de train vers la demi-douzaine de véhicules de secours qui venaient à sa rencontre.

Tour de contrôle, JFK Calvin Buss, qui avait coiffé un autre casque d’écoute, donnait ses instructions en fonction des recommandations de la Direction de l’aviation civile en cas d’intrus sur la piste. Départs et arrivées étaient suspendus dans un rayon de huit kilomètres d’espace aérien autour de JFK, ce qui créait des files d’attente de plus en plus longues. Calvin annula les pauses des contrôleurs de service et leur ordonna de joindre le vol 753 en essayant toutes les fréquences disponibles. Jimmy l’Évêque n’avait jamais vu pareil chaos dans la tour de contrôle. Des représentants de l’AA, l’Autorité aéroportuaire – des types qui parlaient tout bas dans leur portable -, s’étaient regroupés derrière lui, ce qui n’était jamais bon signe. Bizarre comme les gens avaient tendance à se rassembler face à l’inexpliqué.

Jimmy renouvela son appel mais, là encore, sans succès.

Un des types en costard lui demanda :

— On a reçu un signal de prise d’otages ?

— Non. Rien.

— Pas d’alerte incendie non plus ?

— Bien sûr que non.

— Et l’alarme de la porte du cockpit ? Visiblement, on venait d’entrer dans la phase « questions bêtes ».

Jimmy l’Évêque fit appel à la patience et au bon sens qui faisaient justement de lui un bon contrôleur aérien :

— Le Régis 7-5-3 a réussi son approche sans problème et s’est posé en douceur. Il a confirmé son assignation et viré en bout de piste. Je l’ai supprimé du radar et passé au capteur de détection de surface.

La main sur le micro de son casque, Calvin intervint :

— Le pilote a peut-être été obligé de tout couper ?

— Dans ce cas, pourquoi ils n’ont pas ouvert une porte ? C’était justement ce qui tracassait Jimmy. En règle générale, s’ils avaient la permission de se lever, les passagers ne restaient pas assis une minute de plus que nécessaire. La semaine précédente, un appareil de la JetBlue en provenance de Floride avait failli être le théâtre d’une mutinerie, et ce pour une banale histoire de petits pains rassis. Là, les gens se tenaient tranquilles depuis un bon quart d’heure. Dans le noir complet.

— Il doit commencer à faire chaud là-dedans, commenta Jimmy l’Évêque. Si les circuits électriques sont coupés, l’air ne circule plus dans la cabine. Il n’y a aucune ventilation.

— Mais alors qu’est-ce qu’ils attendent, bon sang ? demanda un autre officiel. Jimmy sentit l’inquiétude générale monter d’un cran. Une impression de vide au creux du ventre, quand on sent qu’il va se passer quelque chose de vraiment grave.

— Ils ne peuvent peut-être pas bouger ? marmonna-t-il malgré lui.

— Une prise d’otages, donc ? dit l’officiel. L’Évêque hocha la tête sans rien dire, mais ce n’était pas à cela qu’il pensait. Sans se l’expliquer, il n’avait qu’un mot en tête. Le mot âmes.
Parking Foxtrot, JFK Les sapeurs-pompiers aériens de l’AA sortirent comme pour un sinistre classique à bord d’un appareil au sol, en déployant six véhicules dont un canon d’arrosage à mousse, une pompe et un camion-échelle. Ils s’arrêtèrent à la hauteur du transport de bagages immobilisé devant les feux de positionnement du parking Foxtrot. Perché à l’arrière du camion-échelle, le capitaine Navarro sauta du marchepied et resta un moment immobile, en combinaison et casque, face à l’avion. Les gyrophares des véhicules de secours qui éclairaient le fuselage par intermittence créaient l’illusion qu’une pulsation rouge émanait de l’appareil. On se serait cru en présence d’un avion vide équipé pour un exercice de nuit. Le capitaine alla s’asseoir à côté du conducteur, Benny Chufer.

— Appelle l’entretien, qu’on m’allume les feux de balisage. Puis va te garer derrière l’aile.

— On a reçu l’ordre d’attendre, fit remarquer Benny.

— Il y a un avion plein de monde, là. On n’est pas payés pour servir de balises éclairantes mais pour sauver les gens.

Benny haussa les épaules et obéit. Une fois sur place, Sean Navarro redescendit du camion, puis monta sur le toit. Benny manœuvra la grue pour lui permettre de grimper sur l’aile. Le capitaine alluma sa torche et enjamba le bord de fuite, entre les deux volets relevés. Sa botte se posa juste sur les grosses lettres noires : ACCÈS INTERDIT. Il remonta l’aile de plus en plus large, plus de six mètres au-dessus du tarmac, et se dirigea vers l’issue dite « au droit des ailes » – la seule équipée d’un dispositif d’ouverture d’urgence extérieur. Elle comportait un petit hublot teinté. Il tenta de regarder à travers, malgré les perles de condensation à l’intérieur de la vitre double épaisseur, mais ne vit que les ténèbres. On devait étouffer comme dans un poumon d’acier là-dedans. Pourquoi n’appelaient-ils pas au secours ? Comment expliquer cette absence de mouvement dans la cabine ? S’il était toujours pressurisé, l’avion était hermétiquement clos. Donc, les passagers seraient bientôt à court d’oxygène. D’une main gantée, il enfonça deux petits volets rouges, puis tira sur la poignée pour l’extraire de son logement. Il la tourna dans le sens des flèches, sur près de cent quatre-vingts degrés, et donna un coup sec. La porte, qui aurait dû s’ouvrir vers lui, ne bougea pas. Il tira de nouveau sur la poignée, mais comprit aussitôt que ses efforts resteraient vains : il n’y avait pas le moindre jeu. Or, la porte ne pouvait pas être coincée de l’intérieur. C’était la poignée qui devait être bloquée. À moins que quelque chose ne retienne le battant de l’autre côté. Il rebroussa chemin sur l’aile, en direction de l’échelle. Un gyrophare orange approchait : un chariot motorisé venant du terminal international. Un moment plus tard, il vit qu’il était conduit par des agents du Service de sécurité des transports.

— C’est parti, marmonna-t-il en posant le pied sur le premier barreau de l’échelle. Ils étaient cinq. Ils se présentèrent chacun à leur tour, mais le capitaine Navarro ne perdit pas de temps à essayer de retenir leurs noms. Il était venu avec des véhicules incendie et des canons à mousse, eux avec des ordinateurs portables et des téléphones mobiles. Il resta un bon moment à attendre qu’ils mettent fin à leurs conversations respectives ; ils parlaient tous plus fort les uns que les autres.

— Il faut bien réfléchir avant d’enfoncer le bouton « Sécurité du territoire ». On ne va pas mettre en branle toute la machine pour rien.

— On ne sait même pas à quoi on a affaire. Si on tire la sonnette d’alarme et que des chasseurs décollent de la base d’Otis, on va semer la panique sur tout le littoral.

— Si c’est une bombe, ils ont vraiment attendu jusqu’au dernier moment, là-dedans.

— Pour qu’elle explose sur le sol américain, peut-être.

— Si ça se trouve, ils font les morts. Pour le moment. Silence radio. Pour nous attirer tout près. Et attendre les médias. Un des types lisait l’écran de son téléphone.

— On me dit que c’est un vol en provenance de Berlin Tegel.

Un autre dit dans le sien :

— Je veux parler à quelqu’un là-bas – et qui sprechen anglais, hein ! Qu’on sache s’ils ont repéré des activités suspectes chez eux, des infractions à la sécurité. Et qu’on leur demande leur protocole de traitement des bagages enregistrés.

Un autre ordonna :

— Consultez le plan de vol et vérifiez la liste des passagers. Oui, encore. Faites des recherches sur tous les noms, et cette fois en tenant compte des variations orthographiques.

— OK, dit un autre en lisant lui aussi l’écran de son portable. On a les infos complètes. Numéro de série de l’appareil : N323RG. Boeing 777200LR. Dernière escale technique il y a quatre jours à Atlanta Hartsfield. On a remplacé un couvre-joint de gaine usé dans l’inverseur de poussée du moteur gauche et une bague de montage, également usée, dans le droit. On a aussi différé la réparation d’un creux dans le groupe de volets intérieurs à bâbord avant, à cause de son indicateur. Bref, ce zinc a été déclaré bon pour le service.

— Le 777, c’est un nouvel appareil, non ? Il vole depuis un an ou deux, pas plus ? — Capacité maximum : trois cent un passagers. Celui-là a embarqué deux cent dix personnes – cent quatre-vingtdix-neuf passagers, deux pilotes et neuf personnels navigants.

— Il y a des « sans-billets » ? demanda un autre, faisant référence aux enfants en bas âge.

— On me dit que non.

— Classique, comme tactique, commenta celui qui ne voyait que l’angle terroriste. On crée une perturbation et on attire les premiers sur place, comme ça on a un public et on fait tout sauter pour atteindre l’impact maximum.

— Dans ce cas, on est déjà morts. Ils s’entre-regardèrent, mal à l’aise.

— Il faut faire reculer les véhicules de secours. Qui c’était, le crétin qui se baladait sur l’aile ?

Le capitaine Navarro surprit tout le monde en s’avançant.

— Moi.

— Ah. Euh… bien, fit le type avant de toussoter dans son poing fermé. Seul le personnel d’entretien est autorisé là-haut, capitaine. C’est le règlement.

— Je sais.

— Bon, et alors ? Vous avez vu quelque chose ?

— Non. Rien vu, rien entendu. Tous les rideaux sont baissés.

— Tous ?

— Oui.

— Vous avez essayé d’ouvrir la porte au droit de l’aile ?

— En effet.

— Et ?

— Bloquée.

— Comment ça ? Ce n’est pas possible !

— Elle est bloquée, insista Navarro, qui avait plus de patience avec ces cinq types qu’avec ses propres mômes. Le chef des officiels s’écarta pour passer un appel. Le capitaine dévisagea les autres. — Bon, alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Justement, on attend de le savoir.

— Hein ? Vous savez combien il y a de passagers à bord ? Combien ont déjà dû appeler la police ? Un des types secoua négativement la tête.

— Aucun appel d’urgence n’a été émis à partir d’un portable pour l’instant.

— Pour l’instant ? répéta le capitaine. Son voisin renchérit :
— Zéro sur cent quatre-vingt-dixneuf. Pas bon signe, ça.

— Très mauvais signe, même. Navarro les considéra, stupéfait.

— Il faut faire quelque chose, et vite. S’il y a des morts ou des mourants là-dedans, je n’ai pas besoin d’autorisation pour attraper une hache à incendie et casser les vitres. Il n’y a pas d’air, dans cet avion ! Le responsable revint.

— Le chalumeau arrive. On découpe la porte.

Dark Harbor , Virginie La baie de Chesapeake, à cette heure tardive, était une vaste étendue d’eau noire et agitée. Dans le patio vitré d’une belle maison sur la falaise, d’où on avait une vue imprenable, un homme était allongé sur une chaise longue médicalisée, spécialement conçue pour lui. L’éclairage était tamisé, dans un souci de confort autant que par désir de ne pas être vu. Les thermostats industriels – au nombre de trois dans cette seule pièce maintenaient une température constante de dix-sept degrés. Des haut-parleurs discrets distillaient du Stravinsky – Le
Sacre du printemps -afin de couvrir le chuintement régulier de l’appareil de dialyse. Un souffle imperceptible nimbé de vapeur blanche s’échappa des lèvres de l’homme. Un observateur non averti l’aurait cru à l’article de la mort. Il aurait pensé assister aux derniers jours, aux dernières semaines peut-être, d’une vie couronnée par une éclatante réussite sociale, à en juger par cet impressionnant domaine de sept hectares. Peut-être même y aurait-il perçu une certaine ironie : cet individu richissime et visiblement haut placé connaîtrait donc la même fin qu’un vulgaire indigent ?

Sauf que pour Eldritch Palmer, ce n’était pas du tout la fin. Il avait beau être dans sa soixante-seizième année, il n’avait aucune intention de renoncer à quoi que ce soit. Mais alors aucune. Cet homme estimé, cet investisseur, businessman, théologien et confident puissant, subissait le même traitement chaque soir pendant trois à quatre heures depuis sept longues années. Sa santé était fragile, certes, mais sous contrôle. Les médecins qui se relayaient jour et nuit à ses côtés disposaient d’un équipement ordinairement réservé aux établissements hospitaliers. Les riches pouvaient s’offrir des soins d’excellente qualité à domicile, mais aussi se payer le luxe d’être excentriques. Toutefois, Palmer tenait ses extravagances secrètes ; son entourage immédiat n’était même pas au courant. Il ne s’était jamais marié. Il n’avait pas eu d’héritier. La question qui revenait le plus souvent à son propos était donc de savoir quelles dispositions testamentaires il avait prises concernant son immense fortune. Il dirigeait seul et sans aide le groupe Stone-heart1, sa principale société d’investissement. On ne lui connaissait de liens avec aucune fondation, aucune œuvre caritative, contrairement à ses deux concurrents sur la liste des plus grosses fortunes d’Amérique établie annuellement par le magazine Forbes : Bill Gates, créateur de Microsoft, et l’investisseur Warren Buffett, propriétaire de la Berkshire Hathaway. (Cela dit, si Forbes avait pu comptabiliser certaines réserves en lingots d’or déposées en Amérique du Sud, plus les actifs détenus par quelques sociétés fantômes basées en Afrique, Eldritch Palmer aurait sans problème occupé le haut du classement.) Or, justement, il n’avait pas rédigé de testament, et cette imprudence aurait déjà été impensable pour un homme mille fois moins riche que lui. C’était tout simplement qu’ Eldritch Palmer n’avait pas l’intention de mourir.

L’hémodialyse était un traitement consistant à pomper le sang afin de l’épurer totalement via un dialyseur, ou « rein artificiel », avant de le réinjecter dans le système circulatoire une fois débarrassé des déchets. Les aiguilles chargées de le transporter dans un sens puis dans l’autre étaient reliées à une greffe artérioveineuse installée de manière semi-permanente dans l’avantbras. L’appareil était un Fresenius dernier cri qui surveillait continuellement les constantes vitales et informait aussitôt Fitzwilliam (qui n’était jamais très loin) si elles s’écartaient de la normale. Les investisseurs de Palmer étaient habitués à son visage perpétuellement émacié. Le fait que cet homme exerce une telle influence sur la finance et donc sur la politique internationales malgré son teint gris cendre et sa vulnérabilité apparente était devenu sa marque de fabrique, le symbole paradoxal de sa puissance. Ses légions de « fidèles » une élite formant bloc – étaient au nombre de trente mille ; le droit d’entrée était de deux millions de dollars et leurs fortunes respectives atteignaient les neuf chiffres (le premier étant au moins un 5). Grâce au pouvoir d’acquisition du groupe Stoneheart, Palmer avait entre les mains un formidable levier économique, qu’il actionnait de manière très rentable, et parfois sans le moindre scrupule. La double porte donnant, côté ouest, sur le couloir spacieux s’ouvrit pour livrer passage à Fitzwilliam, qui faisait également office de garde du corps. Il apportait un téléphone portable crypté sur un plateau en argent. C’était un ancien marine (quarante-deux soldats ennemis abattus au combat), à l’esprit particulièrement vif. Après l’armée, il avait entrepris des études de médecine financées par Palmer.

— Le secrétaire d’État à la Sûreté du territoire, monsieur, annonça-t-il en soufflant lui aussi une haleine blanchie par la fraîcheur ambiante. Normalement, Palmer interdisait qu’on le dérange pendant sa transfusion nocturne ; il préférait mettre à profit ce moment pour se livrer à la contemplation. Mais cet appel-là, il l’attendait. Il prit donc le téléphone que lui tendait Fitzwilliam et attendit que celui-ci se retire docilement. À l’autre bout du fil, on lui annonça l’arrivée de l’avion en sommeil et on l’informa qu’à JFK les responsables ne savaient pas comment réagir. Son interlocuteur s’exprimait sur un ton inquiet, à la fois formel et mal à l’aise.

— Comme il s’agit d’un événement extrêmement rare, j’ai pensé que vous voudriez être mis aussitôt au courant, monsieur.

— Merci, répondit Palmer. J’apprécie beaucoup votre courtoisie.

— Je… je vous souhaite une bonne soirée, monsieur. Palmer coupa la communication et posa l’appareil sur ses genoux osseux. La soirée s’annonçait très bonne, en effet. Il tressaillit d’impatience. Son attente prenait fin. Maintenant que l’avion était là, le processus était enclenché, les événements allaient s’enchaîner – et de manière spectaculaire.

Tout excité, il se tourna vers le grand écran de télévision qui occupait une partie du mur latéral et mit le son au moyen de la télécommande encastrée dans le bras de sa chaise longue médicalisée. On ne parlait pas encore de l’avion. Mais ça n’allait pas tarder. Il appuya sur le bouton de l’Interphone.

— Oui, monsieur ? fit la voix de Fitzwilliam.

— Faites préparer l’hélicoptère. J’ai à faire à Manhattan. Puis il reporta son regard sur l’immensité de l’estuaire, derrière la baie vitrée. Au sud de l’embouchure du Potomac aux eaux couleur d’acier, la mer s’agitait, profonde et noire.

Parking Foxtrot, JFK Les équipes d’entretien apportaient des conteneurs d’oxygène sous le fuselage en les faisant rouler sur la piste. Le découpage de la carlingue au chalumeau était une procédure qu’on n’utilisait qu’en tout dernier recours. Tous les avions de ligne étaient équipés en standard de zones dites « poinçonnées ». Sur le Boeing 777, elle était située sous la queue, entre les deux portes de soute droites. Sur ce modèle, les deux lettres « LR » accolées au chiffre 777 signifiaient « Long Range », et sur ce modèle haut de gamme à rayon d’action maximal de 9 000 milles marins, donc plus de 16 000 kilomètres, doté d’une capacité kérosène de 200 000 litres, on trouvait, outre les réservoirs normaux logés dans les ailes, trois réservoirs auxiliaires dans la soute arrière, d’où la nécessité de ménager une zone « découpable ». On se servit d’une torche de coupage Arcair, un système exothermique préconisé en cas de sinistre non seulement parce qu’il était facile à transporter mais aussi parce qu’il fonctionnait à l’oxygène seul, sans gaz secondaires dangereux tels que l’acétylène. Étant donné l’épaisseur de la coque, la découpe prendrait environ une heure. A ce stade, aucune des personnes présentes sur la piste n’espérait plus de dénouement heureux. On n’avait toujours pas détecté de SOS en provenance de la cabine. Le Régis 753 n’émettait pas la moindre lumière, pas le moindre bruit, aucun signal de quelque espèce que ce soit. Mystère total. Un véhicule de commandement envoyé par la cellule de crise de l’AA reçut la permission de s’engager sur le tarmac.

On braqua sur le bimoteur de puissants projecteurs du type chantier de construction. Le commando dépêché sur place était formé pour mener à bien des évacuations rapides, récupérer des otages et lancer des assauts antiterroristes contre les ponts, les tunnels, les gares routières, les aéroports, les lignes de chemin de fer et les ports de la zone New York-New Jersey. On attribua à chaque officier tactique une combinaison blindée légère et un pistolet-mitrailleur Heckler & Koch. Déjà, deux bergers allemands flairaient le sol autour du train d’atterrissage – deux ensembles de six pneus colossaux. Ils allaient et venaient, la truffe en l’air, comme si eux aussi sentaient quelque chose d’anormal. Le capitaine Navarro se demanda distraitement s’il restait vraiment quelqu’un à bord. Il lui semblait se rappeler que, dans un épisode de La Quatrième Dimension, on voyait atterrir un avion complètement vide. Les techniciens allumèrent leurs torches de découpe. Ils allaient s’attaquer au ventre de la coque quand l’un des chiens se mit à hurler, plutôt qu’à aboyer, en tournant inlassablement en rond au bout de sa laisse. Alors le capitaine vit son conducteur de camion-échelle, Benny Chufer, désigner le milieu du fuselage. Une ombre mince se dessina sous ses yeux. Une balafre d’un noir insondable sur la gorge parfaitement lisse de l’appareil. C’était la porte au droit de l’aile. Celle qu’il n’avait pas réussi à ouvrir. Elle était béante. Ça n’avait pas de sens ! Il en resta figé sur place, muet de stupeur. Peut-être une panne transitoire du système de verrouillage, ou de la poignée ? Ou alors il n’y était pas allé assez fort ? À moins que… ? C’était possible, après tout… Que quelqu’un ait finalement ouvert cette porte.

Tour de contrôle, JFK Les officiels avaient obtenu l’enregistrement des échanges entre l’avion et Jimmy l’Évêque. Debout comme toujours, ce dernier attendait de l’écouter avec eux quand, soudain, leurs portables se mirent à sonner comme des fous.

— Le zinc est ouvert, annonça l’un d’eux. Quelqu’un a ouvert la porte 3G. Tout le monde se leva pour essayer d’apercevoir par les baies vitrées l’appareil violemment éclairé. Jimmy l’Évêque ne vit pas de porte ouverte.

— De l’intérieur ? demanda Calvin Buss. Quelqu’un est sorti ?

— Non, personne, répondit le type sans lâcher son téléphone. Pour le moment. Jimmy saisit une paire de jumelles sur le rebord de la fenêtre et inspecta le Régis 753. C’était vrai. On voyait effectivement une fente noire au-dessus de l’aile. Comme une déchirure dans le fuselage. Brusquement, Jimmy eut la bouche sèche. Dans des conditions normales, ces portes s’entrebâillaient avant de pivoter vers l’arrière et de se replier contre la paroi intérieure de la coque. Donc, concrètement, on pouvait seulement dire que la porte était déverrouillée, et non ouverte. Il remit les jumelles à leur place et recula. Sans qu’il sache pourquoi, quelque chose lui soufflait de fuir. Parking Foxtrot, JFK Les capteurs qu’on éleva à la hauteur de la porte n’indiquèrent la présence d’aucune radiation, d’aucun gaz suspect. Un des techniciens de la cellule de crise, couché sur l’aile, réussit à entrouvrir la porte de quelques centimètres à l’aide d’une longue perche tandis que deux officiers tactiques le couvraient depuis la piste. On introduisit dans la cabine un microphone parabolique qui retransmit toute une série de pépiements, bips et tonalités diverses : les téléphones portables des passagers sonnaient dans le vide. Ces sons plaintifs avaient quelque chose d’irréel, comme autant de petits signaux d’alarme individuels. On introduisit ensuite, fixé au bout de la perche, un miroir comparable – en plus grand – à l’instrument qui servait aux dentistes à examiner les molaires.

Mais on ne vit que les deux strapontins inoccupés dans la zone interclasses. Les tentatives de communication par mégaphone restèrent vaines. Aucune réaction dans l’appareil – ni lumière ni mouvement, rien. Deux membres de la cellule de crise en combinaison protectrice légère se retirèrent derrière les balises de bord de piste pour faire le point. Ils étudièrent un schéma de l’appareil vu en coupe montrant les passagers assis par rangées de dix dans la classe économique de la cabine, par où ils allaient pénétrer dans l’appareil. Trois sièges sur les côtés et quatre dans la rangée centrale. Comme il n’y aurait pas beaucoup d’espace à l’intérieur, ils échangèrent leurs pistolets-mitrailleurs contre des Glock 17, plus maniables en cas de combat rapproché. Puis ils enfilèrent chacun un masque à gaz à interface radio et à dispositif de vision nocturne rabattable, et attachèrent à leur ceinture une bombe lacrymogène, des menottes souples et des chargeurs supplémentaires. Des caméras miniatures équipées de lentilles passives infrarouges étaient fixées sur leur casque. Ils montèrent sur l’aile par l’échelle du camion de pompiers puis allèrent
s’aplatir contre le fuselage, chacun d’un côté de la porte. L’un enfonça le panneau d’un coup de botte avant de s’introduire accroupi dans la cabine, toujours plaqué contre la paroi, et de se diriger droit devant vers une cloison. Son coéquipier le suivit. Le mégaphone annonça à leur place :

— Aux occupants du vol Régis 753 : ici l’Autorité aéroportuaire de New York-New Jersey. Nous pénétrons à bord de l’appareil. Pour votre sécurité, veuillez rester à vos places et placer vos mains sur votre tête.

Le premier policier attendit, dos à la paroi, l’oreille aux aguets. Son masque assourdissait tous les bruits pour les transformer en vrombissement caverneux, mais il ne perçut pas non plus de mouvement. Il rabattit son dispositif de vision nocturne et tout devint vert. Après un signe de tête à son collègue, il leva son Glock, compta jusqu’à trois et entra dans l’immense cabine.

 

EMBARQUEMENT
IMMÉDIAT

WORTH STREET, CHINATOWN
Ephraïm Goodweather entendait une sirène, mais il n’aurait su dire si elle hurlait dans la rue – si elle était réelle ou sur la bande-son du jeu vidéo auquel il jouait avec Zack, son fils.

— Pourquoi tu n’arrêtes pas de me tuer ? demanda-t-il au blondinet. Celui-ci haussa les épaules, vexé.

— Mais, papa, c’est le but du jeu ! Le téléviseur se trouvait à côté d’une grande fenêtre donnant plein ouest, principal atout du minuscule appartement d’Eph, au deuxième sans ascenseur, à la limite sud de Chinatown. Devant eux, la table basse était jonchée de barquettes de plats chinois, à quoi s’ajoutaient un sac en plastique plein de bandes dessinées achetées chez Forbidden Planet, le portable de Zack et ses pieds malodorants. La console de jeux était neuve – encore un cadeau. Quand Eph était petit, sa grandmère coupait les oranges en deux pour en exprimer le jus, une moitié après l’autre. Lui faisait pareil avec Zack : il exploitait au maximum le peu de temps qu’ils avaient à passer ensemble. Son fils unique était toute sa vie, l’air qu’il respirait. Toutes les occasions étaient bonnes pour en profiter, car il devait parfois se contenter d’un ou deux coups de fil dans la semaine. Pour lui, c’était alors comme une semaine entière sans voir le soleil.

— Et m… ! Eph tripota maladroitement sa manette – un gadget sans fil dont il était peu familier – et, comme d’habitude, il se trompa de bouton. Son soldat donna de grands coups de poing par terre.

— Aide-moi au moins à me relever !

— Trop tard. T’es encore mort.

Eph connaissait pas mal de types qui avaient divorcé de leurs enfants en même temps que de leur femme. Ils disaient ce qu’il fallait, évidemment que les mômes leur manquaient, que leur ex pervertissait leurs relations, etc. Mais en fait, ils ne se donnaient pas beaucoup de mal. Un week-end avec les gosses devenait un week-end de moins dans leur nouvelle vie de célibataire. Alors que pour Eph, au contraire, la vie, c’était justement ses week-ends avec Zack. Eph n’avait pas voulu ce divorce. Et il ne le voulait toujours pas. Il comprenait que sa vie de couple avec Kelly était terminée ; d’ailleurs, elle ne lui avait pas laissé le moindre doute làdessus. Seulement, il n’était pas question pour lui de renoncer à Zack. La question de la garde n’était toujours pas tranchée.

C’était pour cela – et pour cela seulement – qu’aux yeux de la loi Kelly et lui étaient encore mariés. C’était le dernier week-end de la période d’essai fixée par la conseillère conjugale désignée par le juge. La semaine suivante, elle entendrait Zack et la décision finale serait connue peu après. Eph avait peu de chances, mais il s’en moquait. Ce combat, c’était toute sa vie. «L’intérêt de Zack», tel était le discours de Kelly, et elle s’en servait pour culpabiliser Eph, le pousser à accepter un simple droit de visite – assez généreux, il est vrai. Mais l’intérêt d’Eph, lui, était de ne pas lâcher Zack. Il avait même fait pression sur son employeur (le gouvernement des ÉtatsUnis !) pour transférer à New York son équipe du Center for Disease Control (basé à Atlanta), afin que la vie de son fils ne soit pas davantage perturbée. Il aurait pu se battre avec plus d’énergie, et plus de coups bas, comme le lui avait maintes fois conseillé son avocat, qui connaissait toutes les ficelles du divorce. Il s’en était abstenu parce qu’il ne se remettait pas de l’échec de son mariage, mais aussi parce qu’il avait du cœur. Trop. Ce qui avait fait de lui un bon médecin le muait en pitoyable candidat au divorce. Il avait accepté toutes les exigences – financières et autres – formulées par l’avocat de Kelly.

Tout ce qu’il demandait, c’était de pouvoir passer du temps seul avec son fils unique. Qui, pour l’heure, lui balançait des grenades virtuelles.

— Comment veux-tu que je riposte alors que tu m’as fait sauter les bras ?

— Je sais pas, moi. Essaie de donner des coups de pied !

— Je comprends maintenant pourquoi ta mère interdit les consoles de jeu chez elle.

— Je sais : ça m’excite trop, je ne passe pas assez de temps avec les gens et… ÇA Y EST, J’T’AI FRAGMENTÉ ! ! Sur cette exclamation venue tout droit de la guerre du Vietnam, Eph vit sa « barre de vie » se réduire à zéro. C’est à ce moment précis que son portable se mit à vibrer, en se promenant entre les barquettes comme un gros scarabée affamé. Sans doute Kelly, pour lui rappeler que Zack devait inhaler sa Ventoline. Ou s’assurer qu’ Eph ne l’avait pas enlevé et planqué au Maroc, par exemple.

Il consulta l’écran. Un numéro en 718, donc local. L’identification de l’appelant afficha : QUARANTAINE JFK. Le Center for Disease Control, ou CDC, entretenait une zone de quarantaine dans le terminal international de l’aéroport. Ces locaux n’avaient pas vocation à détenir des passagers ou à les soigner ; il n’y avait là que quelques bureaux et une salle d’examen. C’était plutôt une espèce de halte intermédiaire, de pare-feu destiné à identifier, voire à contenir une éventuelle source d’épidémie. Ceux qui y travaillaient étaient surtout chargés d’isoler et de diagnostiquer les passagers ayant déclaré une maladie pendant le vol, et éventuellement de dépister les méningites à méningo coques ou un SRAS – syndrome respiratoire aigu sévère. L’antenne était fermée le soir, et de toute façon Eph n’était pas de service. On n’était censé l’appeler avant le lundi matin sous aucun prétexte. Il avait pris ses dispositions des semaines plus tôt pour pouvoir passer le week-end avec son fils. Il appuya sur le bouton du vibreur pour le faire taire et reposa le téléphone à côté de la barquette de nems aux saint-jacques. Quelqu’un d’autre n’avait qu’à s’en occuper, ce n’était pas son problème.

— C’est le jeune qui m’a vendu ta console, dit-il à Zack. Il ne me lâche plus. Son fils attaquait un ravioli à la vapeur.

— Quand je pense que t’as réussi à trouver des places pour les Yankees contre les Red Sox demain… J’arrive pas à y croire, dit-il.

— Ouais, et de bonnes places en plus. Du côté de la troisième base. J’ai dû taper dans le budget de tes futures études supérieures mais bon, doué comme tu es, tu feras ton chemin dans la vie rien qu’avec tes années de lycée.

— Arrête, papa…

— En plus, tu sais à quel point ça me fait mal de donner ne serait-ce qu’un dollar au propriétaire des Yankees. C’est une trahison, il n’y a pas d’autre mot.

— À mort les Red Sox, vive les Yanks, dit Zack.

— D’abord tu me descends, et ensuite tu me provoques ?

— En tant que fan des Red Sox, tu dois être habitué, non ?

— Là, tu vas trop loin !

Eph prit son fils à bras-le-corps et lui chatouilla les côtes. Le petit se plia en deux, convulsé de rire, puis se débattit. Il commençait à avoir de la force. Eph avait désormais du mal à l’immobiliser. Pourtant, il n’y avait pas si longtemps, il lui faisait encore « faire l’avion » perché sur son épaule. Zachary avait les mêmes cheveux que sa mère (du moins quand Eph l’avait rencontrée, à l’université) : fins et blond cendré. Mais en même temps, il reconnaissait chez son fils, avec autant de joie que de surprise, ses propres mains de gamin de onze ans. Ces doigts aux articulations robustes qui n’aimaient rien tant que le contact d’un gant de base-ball, détestaient les leçons de piano et attendaient avidement d’empoigner le monde des adultes. Ça lui faisait une drôle d’impression de les revoir, ces mains. C’était vrai, finalement : nos enfants étaient bien là pour nous remplacer. Il voyait en son fils un ensemble fini, parfait. Son ADN se composait de tout ce que Kelly et lui avaient été l’un pour l’autre -leurs espoirs, leurs rêves, leur potentiel. C’était sans doute pour cela que, chacun à leur manière – conflictuelle -, ils cherchaient toujours à faire ressortir ce qu’il y avait de meilleur chez leur fils. Aussi, l’idée que Zack grandisse sous l’influence du petit ami de Kelly (Matt, un « brave type », un « bon gars », mais tellement insipide qu’il en devenait presque invisible) le rendait malade. Lui, au contraire, voulait que son fils relève des défis, qu’il soit inspiré, qu’il fasse de grandes choses !

La bataille pour la garde de sa petite personne était peut-être perdue, mais pas celle de la garde de sa personnalité, de son âme ! Le portable d’Eph se remit à vibrer et à se balader en crabe sur la table,.comme les fausses dents articulées que ses oncles lui offraient jadis pour Noël. Son vrombissement mit à fin à leur jeu. Eph lâcha Zack mais résista à l’envie de lire ce qu’affichait l’écran. Manifestement, il se passait quelque chose, sinon les appels auraient été filtrés. Un foyer d’épidémie avait été découvert, ou un passager porteur d’une maladie contagieuse. Il s’obligea à ne pas prendre la communication. A quelqu’un d’autre de s’en charger. C’était son week-end avec Zack. Et Zack était en train de le regarder.

— Ne t’en fais pas, lui dit-il en reposant l’appareil sur la table pour que sa messagerie prenne le relais. J’ai tout prévu. Je ne travaille pas ce week-end. Zack hocha la tête, puis son visage s’éclaira et il reprit sa manette.

— Tu veux rejouer un peu ?

— Pas sûr… Quand est-ce qu’on arrive au moment où le petit bonhomme, là… Mario, fait rouler des tonneaux qu’il envoie sur le singe ?

— Arrête, papa…

— Écoute, je préfère les Italiens miniatures qui courent dans tous les sens en gobant des champignons pour gagner des points.

— Ben voyons. Et raconte-moi encore combien de kilomètres tu devais faire dans la neige pour aller à l’école quand tu étais petit ?

— Alors là ! Tu ne t’en tireras pas comme ça ! Il se jeta à nouveau sur son fils qui, cette fois, avait prévu le coup : il serra ses coudes contre ses côtes pour ne plus se faire chatouiller. Eph changea de tactique, préférant s’attaquer aux tendons d’Achille, ultrasensibles. Il essaya d’attraper les talons du petit sans prendre des coups de pied dans la figure. Tandis que le gosse criait grâce, il se rendit compte que son portable recommençait à vibrer. Encore ! Cette fois il se remit debout d’un bond, furieux mais comprenant que, malgré tous ses efforts, son métier -sa vocation – allait l’empêcher de passer la soirée avec son fils. L’écran affichait à présent un numéro à préfixe d’Atlanta, ce qui était de très mauvais augure. Il ferma les yeux et appuya le téléphone encore vibrant contre son front, le temps de s’éclaircir les idées.

— Excuse-moi, Zack. Il faut que je sache ce qui se passe. Il emporta le téléphone dans la cuisine et prit la communication.

— Ephraïm ? Ici Everett Barnes. Le Dr Barnes, chef du CDC. Eph tournait le dos à son fils. Mais il sentait le poids de son regard. Et
n’était pas capable de l’affronter.

— Oui, Everett ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Washington vient de m’appeler. Votre équipe est en route pour l’aéroport ? — Euh, c’est-à-dire… — Vous avez vu les images à la télé ? — C’est que… Il revint vers le canapé et, l’air suppliant, fit signe à Zack de prendre patience. Puis il attrapa la télécommande et chercha le bon bouton, ou la bonne combinaison de boutons. L’écran devint noir. Son fils se renfrogna, lui prit la télécommande des mains et mit une chaîne câblée d’informations continues. Un avion sur une piste. Tout autour, des véhicules de secours stationnés à bonne distance, peut-être par mesure de précaution. Aéroport Kennedy.

— Oui, Everett. Je vois.

— Jim Kent vient de m’appeler, il rassemble le matériel dont le Projet Canari va avoir besoin. Vous êtes l’homme de la situation, Ephraïm. C’est
votre équipe. Sur place, les gens ont ordre de ne prendre aucune initiative avant votre arrivée.

— Et qui sont les gens en question ?

— L’Autorité aéroportuaire de New York-New Jersey, le Service de sécurité des transports, la Direction nationale de la sécurité des transports et la Sûreté du territoire sont en route. Le Projet Canari était une brigade d’intervention rapide composée d’épidémiologistes de terrain, et organisée de manière à détecter et identifier les risques biologiques potentiels. Son domaine de compétence comprenait aussi bien les risques naturels tels que les infections virales, les rickettsioses, que les contaminations délibérées. Mais bien sûr, son financement était principalement justifié par la lutte contre le bioterrorisme. New York en était le cerveau mais l’organisation comportait des antennes hospitalières opérationnelles à Miami, Los Angeles, Denver et Chicago. Elle tirait son nom d’une pratique ancestrale : jadis, les mineurs faisaient descendre dans les galeries un canari en cage afin de déceler les poches de gaz. Le système était rudimentaire mais efficace. Le métabolisme extrêmement sensible de ces oiseaux au plumage jaune vif réagissait au méthane et au monoxyde de carbone avant qu’ils n’atteignent une concentration toxique ou explosive. Dans ces cas-là, les canaris se taisaient et oscillaient sur leur perchoir. Par les temps qui couraient, où tout être humain était un « canari », une sentinelle en puissance, la mission de l’équipe consistait à isoler les individus en question dès qu’ils cessaient de « chanter », à soigner ceux qui étaient touchés et à contenir l’épidémie.

— Everett, qu’est-ce qui se passe ? Un passager est mort à bord de cet avion ?

—Ils sont tous morts, Ephraïm. Tous, jusqu’au dernier, répondit le directeur du CDC.

Kelton Street, Woodside, Queens Kelly Goodweather était assise à table en face de Matt Sayles, l’homme avec qui elle vivait, son compagnon (« petit ami » faisait trop jeune et « concubin » trop formel). Ils mangeaient une pizza maison aux tomates séchées, pesto et fromage de chèvre, avec quelques torsades de prosciutto pour faire joli, le tout arrosé d’une bouteille de merlot de l’année, assez chère. Le petit poste de télé de la cuisine était réglé sur une chaîne d’information continue. Pour Kelly, la notion d’infos vingt-quatre heures sur vingt-quatre était l’ennemi à abattre.

— Je suis désolée, répéta-t-elle. Matt sourit et la main qui tenait son verre de vin décrivit un cercle dans l’air.

— Évidemment, je n’y suis pour rien. Mais on s’était réservé ce weekend rien que pour nous deux, je le sais bien… Matt s’essuya les lèvres avec la serviette qu’il avait passée autour de son cou.

— Il trouve toujours le moyen de se mettre entre nous. Et ce n’est pas de Zack que je parle. Kelly regarda la troisième chaise, vide. En attendant l’issue de la bataille judiciaire, qui n’en finissait plus, Zack passait de temps en temps un week-end chez son père à Manhattan. Ça voulait dire un dîner en tête à tête et, pour Matt, certaines attentes côté sexe (attentes que Kelly était toute disposée à satisfaire et qui valaient bien le verre de vin supplémentaire qu’elle s’octroyait). Et c’était fichu pour cette fois. Kelly regrettait pour Matt, mais personnellement, elle était plutôt
contente.

— Je te revaudrai ça, lui dit-elle avec un clin d’œil.

— Ça marche, dit Matt avec un sourire vaincu. Voilà pourquoi sa compagnie était si agréable ! Après Eph et ses changements d’humeur incessants, ses éclats, sa tendance à se jeter à corps perdu dans tout ce qu’il faisait, le mercure qui coulait dans ses veines, elle avait bien besoin d’un roc comme Matt. Elle avait épousé Eph beaucoup trop tôt, en renonçant à une grande part d’ellemême – ses besoins, ses ambitions, ses aspirations – pour l’aider à avancer dans sa carrière à lui. Si elle avait un conseil à donner aux fillettes de Jackson Heights, l’école primaire où elle enseignait, c’était bien de ne pas épouser un génie. Surtout beau gosse. Tandis qu’avec Matt elle se sentait à l’aise. En fait, elle occupait une position dominante dans leur relation, et ça ne lui déplaisait pas. Elle avait bien mérité qu’on s’occupe un peu d’elle. Son tour était venu. La télévision en faisait des tonnes sur l’éclipsé du lendemain. Le journaliste essayait plusieurs sortes de lunettes noires en comparant leur efficacité. Il était filmé devant l’éventaire d’un marchand de tee-shirts de Central Park. « TOI, RIEN NE T’ÉCLIPSE » était le modèle le plus vendu. Les présentateurs faisaient la pub du « direct par équipes » qui serait diffusé le lendemain après-midi.

— Ils vont mettre le paquet, commenta Matt, laissant entendre par là qu’il ne gâcherait pas la soirée en affichant sa déception.

— C’est un événement astronomique important et ils font comme si on attendait une banale tempête de neige ! rétorqua Kelly. Les mots « Flash Actu » s’affichèrent. C’était généralement là que Kelly changeait de chaîne, mais cette fois l’info était si bizarre qu’elle se laissa happer. Un avion filmé de loin sur une piste de l’aéroport JFK, éclairé a giorno par des projecteurs. Un nombre incroyable de véhicules. On aurait dit qu’un ovni avait atterri dans le Queens.

— Ça doit être un attentat, dit Matt. JFK n’était qu’à une quinzaine de kilomètres de chez eux. L’envoyé spécial disait que l’appareil en question n’avait plus donné signe de vie depuis son atterrissage, qui s’était déroulé sans problème, et qu’on n’avait pu établir le contact ni avec l’équipage, ni avec les passagers, qui étaient toujours à bord. On avait détourné tous les vols sur
Newark et LaGuardia à titre préventif. Elle comprit alors que si Eph lui ramenait Zack, c’était à cause de cet avion. Et ne pensa plus qu’à mettre l’enfant en sécurité sous son toit. Kelly était du genre à se ronger les sangs en permanence. Or, pour elle, à la maison on ne risquait rien. C’était le seul endroit au monde où elle pouvait décider de tout. Elle alla regarder par la fenêtre audessus de l’évier et baissa l’intensité du variateur ; une fois l’éclairage tamisé, elle contempla le ciel au-dessus du toit du voisin de derrière et vit les lumières des avions tourner en rond au-dessus de
LaGuardia comme des débris scintillants dans l’entonnoir d’une tornade. Elle n’était jamais allée à l’intérieur du pays, où on voyait les tornades approcher à des kilomètres de distance, mais ce fut la sensation qu’elle éprouva. Comme si quelque chose s’approchait d’elle sans qu’elle puisse rien y faire.

Eph gara sa Ford de fonction le long du trottoir. Kelly était propriétaire d’une petite maison construite sur un terrain carré en pente, bien propre et bien net, entouré de haies basses impeccablement taillées, dans un quartier résidentiel. Elle vint à sa rencontre dans l’allée comme si elle répugnait à le faire entrer. En général, elle le traitait comme une mauvaise grippe dont elle aurait mis dix ans à se débarrasser. Elle était plus blonde, plus mince, et toujours aussi jolie, même s’il la voyait d’un autre œil, maintenant. Les choses avaient tellement changé ! Quelque part -probablement dans une boîte à chaussures enfouie au fond d’un placard – devaient se trouver des photos de mariage : une jeune femme insouciante, voile de mariée relevé, souriant d’un air conquérant à son tout nouveau mari en smoking. Deux jeunes gens heureux car très amoureux l’un de l’autre.

— Je m’étais dégagé de toute obligation, déclara-t-il aussitôt descendu de voiture avant de pousser le petit portail métallique, pour être sûr de pouvoir parler le premier. J’ai eu une urgence. Matt Sayles sortit sur le seuil éclairé de la porte d’entrée, derrière Kelly, et s’arrêta sur le perron. Sa serviette de table glissée dans le col de sa chemise masquait partiellement, sur sa poche de poitrine, le logo de la marque Sears – il était gérant d’un magasin Sears au centre commercial de Rego Park. Eph fit semblant de ne pas le voir. Il continua à regarder la jeune femme, ainsi que Zack, qui venait d’entrer à son tour dans le jardin. Kelly lui sourit et il ne put s’empêcher de s’interroger… Peut-être préférait-elle ce changement de programme de dernière minute à la perspective d’un week-end seule avec Matt, finalement ? Elle abrita l’enfant sous son aile.

— Ça va, mon grand ? Zack hocha la tête.

— Tu dois être déçu. Nouvel acquiescement muet. Puis elle vit le carton et les câbles.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Son nouveau jeu vidéo. C’est juste pour ce week-end. Il contempla Zack, qui, la tête contre la poitrine de sa mère, regardait dans le vide.

— Écoute, petit gars, si j’arrive à me libérer -demain peut-être, avec un peu de chance… Je ferai mon possible pour revenir te chercher et on sauvera ce qu’on pourra de notre week-end ensemble, OK ? Je me rattraperai, j’espère que tu le sais. Zack opina de nouveau, les yeux toujours perdus au loin.

— Allez viens, Zack, lança Matt depuis le perron. On va essayer de le brancher, cet engin. Toujours fiable, le Matt ; le gars sur qui on peut compter en toute circonstance. Kelly l’avait bien dressé. Eph vit son fils pénétrer dans la maison en passant sous le bras de l’autre, non sans lancer un dernier coup d’œil à son père. Kelly et lui se retrouvèrent face à face sur la petite pelouse. Derrière son ex-épouse, les feux des avions en attente décrivaient des cercles dans le ciel. Toute l’organisation des transports aériens, des tas de ministres et de secrétaires d’État attendaient cet homme confronté à une femme qui ne l’aimait plus.

— C’est à cause de l’avion, c’est ça ?

— Ils sont tous morts, acquiesça Eph. L’équipage et les passagers.

— Ça alors ! s’exclama Kelly, brusquement inquiète. Mais… de quoi ? Qu’est-ce que ça peut être ?

— C’est ce que je suis censé découvrir. Tout à coup, le sentiment d’urgence se fit plus présent. Il avait raté son coup avec Zack, mais il n’y pouvait rien, et maintenant il fallait qu’il y aille. Il prit dans sa poche une enveloppe à l’effigie de la fameuse équipe de base-ball.

— Pour demain après-midi, précisa-t-il, au cas où je ne serais pas de retour à temps. Kelly regarda les billets dans l’enveloppe. Le prix lui fit hausser les sourcils. Puis elle les remit en place et regarda Eph avec un semblant de compassion.

— En tout cas, n’oublie pas le rendez-vous chez Kemper. La thérapeute familiale qui prendrait la décision finale concernant la garde de Zack.

— Oui, oui, pas de problème, j’y serai. Et… fais attention à toi, ajouta Kelly. Eph hocha la tête et tourna les talons.

Aéroport international JFK Un attroupement s’était formé devant l’aéroport. Les gens étaient attirés par l’inexpliqué, l’étrange, la tragédie en puissance. La radio, put constater Eph pendant le trajet en voiture, partait du principe que l’avion avait été détourné et spéculait sur un éventuel lien avec différents conflits dans le monde. Une fois dans le terminal, il se fit doubler par deux chariots motorisés transportant l’un une mère en larmes tenant par la main deux enfants terrorisés et l’autre un vieil homme avec un bouquet de roses rouges sur les genoux. Eph eut une brusque prise de conscience : d’autres Zack se trouvaient à bord de cet avion. D’autres Kelly. Il se concentra là-dessus. Son équipe l’attendait sur le tarmac, devant une porte fermée à clé, juste audessous de la porte 6. Comme d’habitude, Jim Kent assurait les communications téléphoniques ; un micro de kit mains libres partait de son oreille. Jim assumait pour Eph tout le côté bureaucratique et politique de la vigilance épidémiologique. Il couvrit le micro de son appareil et dit à son patron, en guise de bienvenue :

— On ne signale aucun autre incident du même type dans le pays. Eph monta à côté de Nora Martinez à l’arrière du véhicule fourni par l’aéroport. Biochimiste de formation, Nora était son adjointe pour New York. Elle avait déjà enfilé ses gants spéciaux, qui formaient une barrière en Nylon translucide blanche, satinée, funéraire
comme des lys. Elle se poussa un peu pour lui faire de la place. Il regretta le léger malaise qui planait entre eux. Le véhicule se mit en marche. Eph flaira dans l’air les marais salants tout proches.

— Combien de temps entre le moment où l’avion s’est posé et celui où tout s’est éteint à l’intérieur ?

— Six minutes, répondit Nora.

— Aucun contact radio ? Le pilote est out, lui aussi ?

— Présumé mort, intervint Jim en se retournant, mais on n’en a pas confirmation. Les agents de l’Autorité aéroportuaire sont entrés dans la cabine passagers, l’ont trouvée pleine de cadavres et sont ressortis aussitôt.

— J’espère qu’ils portaient un masque et des gants.

— Affirmatif. Le véhicule léger tourna au coin du bâtiment et l’avion se profila au loin. Un très gros appareil éclairé sous tous les angles par des projecteurs de chantier. Une nappe de brume l’entourait d’une aura lumineuse.

— Eh ben, dites donc… commenta Eph.

— C’est un « triple sept », comme ils disent. Un Boeing 777, le plus gros bimoteur du monde. De conception récente. Ces appareils sont nouveaux, alors ils craignent un problème matériel. Ils pensent à un sabotage, tu vois. Rien que les pneus du train d’atterrissage étaient énormes. Eph leva les yeux vers le trou noir que formait la porte ouverte, au-dessus de l’immense aile gauche.

— On a déjà cherché des gaz. Tout ce qui pouvait être de fabrication humaine, en fait. Ils ne savent plus quoi faire sinon tout reprendre de zéro.

— Et « zéro », autrement dit, c’est nous. Pour la recherche de toxiques, un avion immobile et muet avec une cargaison de morts, c’était l’équivalent d’une grosseur suspecte sous l’aisselle. Et, en l’occurrence, l’équipe d’Eph était le labo d’analyses chargé de dire à l’aviation civile s’il s’agissait ou non d’un cancer. Les officiels en veston bleu de la Sécurité des transports lui tombèrent dessus dès que le véhicule stoppa, pour lui communiquer les informations que Jim venait de lui fournir, lui poser des questions et parler tous en même temps
comme des journalistes.

— Ça a trop traîné, cette histoire, coupa Eph. La prochaine fois qu’il se produit un phénomène inexpliqué de ce genre, il faut nous appeler juste après l’Agence de prévention des risques toxiques, c’est compris ?

— Oui, monsieur… euh, docteur.

— Les gars sont prêts ?

— Oui, monsieur, ils attendent. Eph ralentit le pas en approchant de la camionnette du CDC.

— A mon avis, il n’y a pas de risque de contagion spontanée. Six minutes au sol sans donner signe de vie… ça fait trop court.

— C’est forcément un attentat, intervint un des agents de la Sécurité.

— Possible. En l’état actuel des choses, quelle que soit la nature de ce qui nous attend là-dedans, on est en vase clos. Il ne peut pas y avoir eu contamination. On enfile les combis et on va voir ça de près, ajouta Eph en ouvrant la portière arrière de la camionnette pour Nora. Une voix l’arrêta :

— Il y a un gars de chez nous à bord.

— Qui ça, « nous » ?

— La Sécurité des transports. Un officier de sécurité fédéral. C’est la procédure à bord des appareils américains sur les vols internationaux.

— Il est armé ?

— C’est un peu le but.

— Et il n’a ni appelé, ni envoyé de signal de détresse ?

— Rien du tout.

— Ça a dû les prendre au dépourvu alors, conclut Eph en hochant la tête devant l’expression tendue de ses interlocuteurs. Trouvez-moi son numéro de siège. On va commencer par là.

Eph et Nora s’engouffrèrent dans le véhicule du CDC et, en refermant la double portière arrière, se coupèrent de l’atmosphère anxieuse qui régnait sur le tarmac. Ils décrochèrent chacun une tenue de haute protection fournie par l’APRT, niveau 1. Eph ne garda que son tee-shirt et son caleçon et Nora un soutien-gorge de sport noir et un slip bleu lavande. Le tout en essayant de ne pas se donner des coups de coude et de genou dans la cabine exiguë. L’épaisse chevelure noire de Nora était d’une longueur inattendue chez une épidémiologiste de terrain ; elle l’enserra dans un élastique en enchaînant une série de gestes rapides et précis. Elle arqua gracieusement le dos. Sa peau avait la teinte chaude du pain à peine grillé.

Quand la séparation avait pris un caractère définitif et que Kelly avait entamé la procédure de divorce, les deux collègues avaient eu une aventure d’une nuit. Le lendemain matin, ils étaient aussi gênés l’un que l’autre, et cette gêne avait duré des mois… jusqu’à ce qu’ils remettent ça. Lors de ces retrouvailles – encore plus ardentes -, quelques semaines plus tôt, ils avaient essayé d’éviter les pièges de la première fois, mais leurs efforts avaient été vains et le malaise avait persisté. En un sens, ils étaient trop proches dans le boulot. S’ils avaient exercé un métier à peu près normal sur un lieu de travail classique, les choses se seraient peut-être mieux passées, avec plus de naturel, moins de complications. Mais là, c’était un peu « l’amour en temps de guerre ». Ils se consacraient tellement au Projet Canari qu’ils avaient peu de temps à passer ensemble ou avec le reste du monde. C’était une collaboration gourmande en temps et en énergie. Ni l’un ni l’autre ne pouvait demander « Alors, tu as passé une bonne journée au boulot ? » dans les moments creux. Il n’y avait jamais de moment creux. Comme en ce moment, par exemple. Ils se retrouvaient en petite tenue l’un devant l’autre dans le contexte le moins excitant qui soit. Rien de sensuel dans le fait de passer une biocombinaison. L’inverse de la séduction, le repli dans la prophylaxie, la stérilité. Première épaisseur : une souscombi blanche en Nomex portant dans le dos les lettres CDC. Elle se fermait des genoux au menton par une fermeture Éclair, le col et les poignets étaient pourvus d’une bande Velcro étanche. Ils chaussèrent par-dessus de grosses bottes lacées. La seconde épaisseur consistait en une combi jetable en Tyvek qui avait l’aspect du papier. On passait des surbottes, on enfilait des gants en Nylon scotchés aux poignets et aux chevilles, et par-dessus ça des gants de protection chimique. On s’équipait ensuite d’un appareil respiratoire autonome : harnais, réservoir en titane ultraléger à pression positive, masque respiratoire intégral et dispositif individuel d’alarme à signal sonore. Chacun des deux marqua une hésitation avant d’abaisser son masque sur son visage. Nora esquissa un demi sourire et posa la main sur la joue d’Eph. Puis elle l’embrassa.

— Ça va ?

— Ça va.

— T’as pas l’air, tu sais. Et Zack, ça allait ?

— Il a fait la tête. Il était vraiment fâché. Normal.

— C’est pas de ta faute.

— Et alors ? Concrètement, mon week-end avec mon fils est foutu et je ne rattraperai jamais ce temps perdu. Tu sais, ajouta-t-il en se préparant à ajuster son masque, à une période de ma vie j’ai dû choisir entre ma famille et mon métier. J’ai cru que j’avais choisi ma famille. Apparemment, ça n’a pas suffi. Dans ces moments-là, imprévisibles, non prémédités, peu propices, on se disait tout à coup, en regardant la personne en face : Si je ne devais plus te voir, j’en souffrirais terriblement. Eph comprit qu’il avait été injuste avec Nora en s’accrochant si fort à Kelly – ou plutôt au passé, à son mariage défunt, à sa vie d’avant, et tout ça pour Zack. Nora aimait bien le gamin. Et Zack aimait bien Nora, ça se voyait. Mais ce n’était pas le moment de se perdre dans ce genre de réflexions. Eph mit son masque et vérifia l’état de sa bouteille. La couche externe de sa tenue était une combinaison « spatiale » intégrale jaune (canari évidemment…) avec capuchon hermétique, visière à deux cent dix degrés et gants étanches. C’était une combi de confinement, de « contact » – douze couches de tissu -, qui, une fois scellée, isolait parfaitement l’individu de son environnement. Nora vérifia la soupape d’Eph, qui vérifia la sienne en retour. (Les inspecteurs de biocontamination fonctionnaient en tandem, comme les plongeurs.) Les combis laissèrent échapper quelques bouffées de vapeur dues à l’air qui y circulait. La prévention contre d’éventuels germes pathogènes excluait toute possibilité d’évacuation de la transpiration et de la chaleur corporelle. A l’intérieur de ces combinaisons, la température pouvait atteindre dix-huit degrés de plus qu’à l’extérieur.

— Ça a l’air OK, dit Eph dans le micro intégré à activation vocale. Nora hocha la tête, puis chercha le regard de son collègue derrière le masque. Ils se dévisagèrent quelques secondes de trop. Elle parut sur le point de lui dire quelque chose, puis se ravisa.

— Prêt ?

— On y va, acquiesça Eph. Dehors, sur la piste, Jim activa sa console de commande mobile et afficha sur deux moniteurs distincts les images des caméras montées sur les masques de Nora et Eph. Puis il fixa une petite torche allumée aux cordons prévus à cet effet sur les sangles amovibles recouvrant leurs épaules (l’épaisseur des gants assortis à la combi multicouches limitait la précision des aptitudes motrices). Les types de la Sécurité des transports revinrent à la charge, mais Eph fit semblant de ne pas les entendre à cause de son équipement – il porta la main à son casque en secouant la tête. Comme ils approchaient de l’avion, Jim leur montra un document plastifié représentant la cabine vue du dessus, les numéros des sièges renvoyant à une liste imprimée au dos. Il indiqua un point rouge sur le siège 18 A.

— L’officier de sécurité, dit-il dans son micro. Nom de famille : Charpentier. Dans la rangée près de la sortie, à côté du hublot.

— Compris, répondit Eph. Autre point rouge.

La Sécurité des transports a repéré un autre passager intéressant, un diplomate allemand, Rolph Hubermann, classe affaires, deuxième rang, siège F. Venu pour les discussions sur la situation en Corée au Conseil des Nations unies. Il se peut qu’il transporte une valise diplomatique non soumise au contrôle douanier. Ça n’a peut-être rien à voir, mais on attend tout un bataillon d’Allemands des Nations unies qui veulent la récupérer.

— OK. Jim les escorta jusqu’à la limite de la zone éclairée, puis regagna sa console. Dans le périmètre des projecteurs, on y voyait mieux qu’en plein jour. Eph et Nora ne projetaient qu’une ombre minuscule. Eph escalada le premier l’échelle du camion avant de s’engager sur l’aile qui s’élargissait vers la porte. Il monta à bord. L’immobilité dans la cabine était presque tangible. Nora le suivit de près et ils se retrouvèrent côte à côte, à la tête de la partie centrale. Face à eux, des rangées de cadavres. Leurs torches allumèrent un éclat terne dans des yeux ouverts pareils à des gemmes mortes.

Aucun n’avait saigné du nez. Pas d’yeux bouffis ou exorbités, pas de marbrures sur la peau. Ils n’avaient ni sang ni écume aux lèvres. Personne n’avait quitté sa place, on ne distinguait aucune trace de panique ou de lutte. Les bras pendaient mollement en bordure des travées, ou reposaient sur les genoux. Aucun trauma apparent. Dans les poches, dans des sacs de voyage qui amortissaient les sons, ou sur les genoux des passagers, des téléphones portables émettaient des bips de messages en attente ou des sonneries pleines d’entrain qui empiétaient inlassablement les unes sur les autres. Aucun autre bruit.

Ils repérèrent l’officier de sécurité à sa place, à côté de la porte ouverte. La quarantaine, cheveux noirs dégarnis sur le front, jean et polo de base-ball à coutures surpiquées bleues et orange les couleurs des Mets -, avec sur le devant la mascotte de l’équipe, Mr. Met. Son menton reposait sur sa poitrine, comme s’il faisait une sieste les yeux ouverts. Eph posa un genou par terre (la rangée proche de la sortie étant plus courte que les autres, il avait un peu de place pour manœuvrer). Il posa le bout de ses doigts gantés sur le front du fédéral air marshal et repoussa sa tête en arrière. Elle obéit sans la moindre raideur. A côté de lui, Nora fit aller et venir le faisceau de sa torche dans les pupilles, qui ne réagirent pas. Eph tira sur le menton pour ouvrir la bouche et en éclaira l’intérieur : la langue et la gorge bien roses ne montraient aucun signe d’intoxication. Mais Eph n’avait pas assez de lumière. Il ouvrit le rideau et l’éclairage des projecteurs entra à flots, tel un cri d’un blanc aveuglant. Pas de vomissures, comme en cas d’inhalation de gaz toxiques. Les intoxiqués au monoxyde de carbone présentaient toujours des boursouflures et des décolorations cutanées qui donnaient à l’épiderme une apparence de cuir distendu. La posture ne trahissait pas d’inconfort particulier, l’homme ne s’était manifestement pas débattu. À côté de lui, une femme d’âge moyen en tenue de voyage style station balnéaire. Ses demi-lunes ne lui étaient plus d’aucune utilité. Tous deux étaient assis en position normale, siège redressé, l’air d’attendre que s’allume le voyant lumineux signifiant qu’ils pouvaient détacher leur ceinture de sécurité. Les passagers de la rangée située à la hauteur de la porte avant avaient rangé leurs affaires dans des filets vissés à la cloison séparant les classes. Eph prit un sac de voyage souple dans le filet de Charpentier et en défit la fermeture Éclair. Il en sortit un sweatshirt d’université, des recueils de mots croisés qui avaient beaucoup servi, un thriller en livre audio, et une pochette en Nylon en forme de croissant qui pesait un bon poids. Il fit glisser la fermeture, juste assez pour entrevoir une arme de poing noire, gainée de caoutchouc.

— Vous voyez ça ? Demanda-t-il.

— Oui, on voit, répondit Jim via la radio. Jim, la Sécurité des transports et tous les gens assez gradés pour approcher des écrans de contrôle assistaient à la scène grâce à la caméra fixée sur l’épaule d’Eph.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais ça a pris tout le monde par surprise, y compris le flic de l’air. Eph referma la pochette et la posa par terre. Puis il s’avança dans l’allée. Toutes les deux ou trois rangées il s’arrêtait, se penchait par-dessus les passagers et relevait le rideau. La lumière dure des projecteurs dessinait des ombres étranges sur les visages et découpait nettement le relief de leurs traits. On aurait dit qu’ils avaient péri pour s’être approchés trop près du soleil au cours de leur voyage.

Les téléphones continuaient à sonner partout à la fois, créant des dissonances de plus en plus aiguës, pareilles à des dizaines de signaux d’alarme entrecroisés. Eph s’efforça de ne pas penser aux personnes qui tentaient désespérément d’appeler les victimes. Nora s’approcha d’un corps.

— Aucun trauma, remarqua-t-elle.

— Non. Bon sang, j’en ai la chair de poule. Plongé dans ses réflexions, Eph fit face à l’enfilade de corps sans vie.

— Jim, donne l’alerte au bureau de l’OMS Europe. Informe le ministre
allemand de la Santé et demande qu’on contacte les hôpitaux. Si ce truc est contagieux, ils devraient avoir des cas là-bas aussi.

— Je m’en occupe, dit Jim. Dans le galley avant, entre classe affaires et première classe, quatre membres du personnel de cabine – trois femmes et un homme – étaient attachés sur leur strapontin, penchés en avant et retenus par leur ceinture en diagonale. En passant à côté d’eux, Eph eut la sensation de flotter dans une épave engloutie. La voix de Nora lui parvint :

— Eph, je suis à l’arrière. Rien à
signaler. Je reviens ers toi.

— OK. Il rebroussa chemin à travers la cabine éclairée par les hublots et ouvrit le rideau isolant les sièges plus espacés de la classe affaires. Il repéra alors le diplomate allemand, Hubermann, dans les premiers rangs. Ses mains grassouillettes reposaient sur ses genoux ; sa tête penchait vers l’avant et une mèche de cheveux blond paille retombait sur ses yeux ouverts. La pochette appelée « valise diplomatique » se trouvait dans son attaché-case, sous son siège. Elle était en vinyle bleu, et pourvue, elle aussi, d’une fermeture Éclair. Nora approchait.

— Eph, tu n’es pas habilité à l’ouvrir. Eph en sortit un Toblerone à moitié consommé et un flacon en plastique transparent contenant des comprimés bleus.

— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit la jeune femme.

— A mon avis, du Viagra, répondit Eph en remettant le tout dans la pochette et celle-ci dans l’attaché-case.
Il marqua un arrêt à côté d’une femme et de sa fille. La petite avait niché sa main dans celle de sa mère. Toutes deux semblaient détendues.

— Aucun signe d’affolement, rien.

— Incompréhensible, commenta Nora. Les virus mettaient du temps à se transmettre. Si certains passagers étaient tombés malades ou avaient perdu connaissance pendant le vol, il y aurait eu un mouvement de panique, même si les consignes lumineuses signalaient qu’on devait garder sa ceinture attachée. S’il s’agissait tout de même d’un virus, Eph n’en avait jamais rencontré de tel dans sa carrière d’épi-démiologiste au CDC. Tout indiquait plutôt l’apparition d’un agent toxique dans l’environnement hermétique de l’avion.

— Jim, reprit Eph. Je voudrais refaire un test gazeux.

— On a prélevé des échantillons de l’air et effectué des contrôles en partie par million. On n’a rien trouvé.

— Je sais, mais… On dirait que ces gens sont morts avant d’avoir pu comprendre ce qui leur arrivait. La substance en question s’est peut-être évaporée quand on a ouvert la porte. Je veux qu’on teste le revêtement de sol et toutes les surfaces poreuses. On s’occupera des tissus pulmonaires quand on aura rapatrié les corps chez nous.

— OK, ça marche. Eph longea rapidement les sièges en cuir confortablement espacés de la première classe pour gagner la porte du cockpit. Elle était grillagée, blindée sur quatre côtés et surmontée d’une caméra. Il tendit la main vers la poignée. Dans son casque, la voix de Jim intervint :

— Eph, on me dit que ça s’ouvre avec un code, tu ne vas pas pouvoir…
Le battant céda sous sa poussée. Il resta immobile sur le seuil. La lumière de la piste entrant par le pare-brise teinté éclairait le pupitre de contrôle. Les instruments étaient tous hors service.

— Eph ? On me dit de te recommander la plus grande prudence, fit la voix de Jim.

— Remercie qui de droit pour ce conseil d’expert d’une grande précision technique, ironisa-t-il avant d’entrer dans le poste de pilotage. Tous les écrans entourant les différents commutateurs et manettes étaient noirs. Un homme en uniforme de pilote était affaissé sur un strapontin à droite de l’entrée. Deux autres, le commandant de bord et son second, occupaient les sièges de pilotage. Les mains du second reposaient sur ses genoux, paumes en l’air, doigts légèrement repliés ; sa tête était inclinée sur son épaule gauche et il portait encore sa casquette. Le commandant avait la main gauche sur un levier de commande. Son bras droit pendait le long de l’accoudoir et ses jointures frôlaient le sol moquetté. Sa tête avait basculé en avant et sa casquette se trouvait sur ses genoux.

Eph se pencha entre les deux sièges, par-dessus le pupitre de contrôle, afin de relever la tête du commandant. Il braqua le faisceau de sa torche sur ses pupilles fixes et dilatées, puis la laissa doucement retomber sur sa poitrine. Tout à coup, il se raidit. Il sentait quelque chose. Confusément. Une présence. Il s’écarta du pupitre de contrôle et balaya du regard la cabine de pilotage en décrivant un tour complet sur lui-même.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Jim.
Eph avait côtoyé assez de cadavres pour ne pas être incommodé par leur présence. Non, il y avait autre chose dans les parages… pas très loin. Cette sensation bizarre le quitta presque aussitôt, comme un vertige qui se dissipe. Il battit des paupières, puis secoua la tête pour chasser le malaise.

— Rien. Un peu de claustrophobie sans doute. Il se tourna vers le troisième occupant du cockpit. Le menton sur la poitrine, l’épaule droite appuyée contre la paroi, il n’avait pas bouclé les sangles de son harnais.

— Comment ça se fait qu’il n’est pas attaché, lui ? dit-il à voix haute.

— Eph, tu es dans le cockpit ? fit Nora. J’arrive. Il considéra l’épingle de cravate du mort, à l’effigie de Régis Air. Son badge annonçait : Redfern. Eph se plaça face à lui et mit un genou au sol. Puis il enserra les tempes du défunt entre ses doigts protégés par l’épaisseur des gants pour lui relever la tête. Il avait les yeux ouverts comme les autres, pupilles tournées vers le bas. Eph crut y distinguer une lueur et regarda de plus près. Soudain, le capitaine Redfern frémit et poussa un gémissement.
Eph fit un bond en arrière, bascula entre les deux sièges de pilotage et alla heurter bruyamment le pupitre de commande. Le second s’affala contre lui. Eph le repoussa, momentanément bloqué par le poids du mort. Jim l’interpella vivement :

— Eph? La voix de Nora retentit, brusquement paniquée.

— Eph ? Qu’est-ce qu’il y a ? Eph contemplait le capitaine Redfern, qui s’était effondré au sol, les yeux grands ouverts, le regard fixe. Sa gorge se contractait spasmodiquement et il avait la bouche béante. Il paraissait sur le point de suffoquer.

— On a un rescapé, déclara Eph, qui n’en croyait pas ses yeux.

— Quoi ? s’exclama Nora. Jim, je veux une unité d’isolement mobile. Qu’on la monte directement sur l’aile. Nora ? enchaîna rapidement Eph en regardant le pilote qui se contorsionnait par terre. Il faut examiner tout l’avion, un passager après l’autre.



La confiance, c’est comme un pont de cristal fragile et transparent qui élève notre vie.Probablement que le construire nous a demandé beaucoup de temps et d’efforts, car c’est un bien de valeur.

Cependant, bien que ce pont mérite autant de travail et qu’il apporte autant de bonheur, on peut généralement le détruire en seulement quelques secondes par notre négligence, notre égoïsme et nos attitudes intéressées.

Quand un sentiment aussi important que la confiance se brise, quelque chose en nous meurt.

Une telle chose se produit car le mensonge met en doute mille vérités, nous menant ainsi à nous questionner, même à propos des expériences que l’on croit les plus franches.

Le mensonge a les pattes très courtes et les bras très longs

Même si le mensonge peut atteindre des limites insoupçonnées, la vérité finit toujours par éclater.

Pour autant, ce n’est pas parce que tout finit par se savoir que les coups que l’on reçoit ne nous blessent pas. Il est normal que le contraire se produise, et que le mensonge et la trahison supposent un avant et un après dans notre vie.


« Un oiseau posé sur un arbre n’a jamais peur que la branche se casse, car ce n’est pas en la branche qu’il croit ; c’est en ses propres ailes… »

 

La responsabilité dans la trahison

On nous dit souvent « si on te trahit une fois, c’est de la faute de l’autre, mais si on te trahit deux fois, alors c’est de ta faute ». Evidemment, cette affirmation n’est pas totalement fausse, mais on doit malgré tout la prendre avec des pincettes.

Autrement dit, l’idée, c’est que l’on apprenne de nos erreurs et qu’on ne les répète pas. On ne doit pas se sentir coupable des trahisons que l’on subit. Comment pourrait-on être responsable de ce que les autres nous font ? C’est de la folie.

Cependant, cela nous a probablement tourmenté plus d’une fois, nous menant à nous sentir bête d’être tombé dans le piège d’une personne que l’on aurait pourtant pu « voir venir ». Il est donc facile de faire des recoupements quand la maison s’est déjà écroulée.

Nous ne sommes ni devins, ni infaillibles. De plus, les autres non plus ne sont pas parfaits, et parfois, on doit envisager que les bonnes personnes peuvent commettre des erreurs, car il faut être disposé à pardonner.


« Après un certain temps, vous apprendrez que le soleil peut vous brûler si vous vous y exposez trop longtemps. Vous accepterez même que les bonnes personnes puissent parfois vous blesser, et vous aurez alors besoin de les pardonner. Vous apprendrez que parler peut apaiser les douleurs de l’âme…vous découvrirez que cela prend des années de construire la confiance, et à peine quelques secondes de la détruire, et que vous pourrez aussi faire des choses que vous regretterez toute votre vie ».

-William Shakespeare-

La blessure émotionnelle de la trahison

L’ingratitude et la trahison nous blessent plus particulièrement lorsqu’elles affectent les personnes que l’on aime et qui nous entourent comme notre compagnon/compagnon, nos amis ou les membres de notre famille. Quand une telle chose arrive, commencent alors à apparaître la haine, l’impuissance et la colère.

Il est également très douloureux (et malheureusement trop fréquent) que quelqu’un fasse quelque chose pour nous en attendant seulement de recevoir quelque chose de plus de notre part. Ce type de trahison rompt nos schémas et plonge notre monde émotionnel dans un vrai chaos.


Cependant, même si la tromperie nous blesse au plus profond de notre coeur, elle n’a pas vraiment de sens, car en nous blessant, elle a changé notre façon d’être et nous a mené à mal nous comporter avec les autres, par vengeance ou par dépit.


Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette réaction est assez commune quand la« blessure émotionnelle » est ouverte et infectée.

De la même façon, on ne doit pas non plus se murer derrière une armure face à toutes les personnes qui nous entourent. Il suffit simplement de se protéger du traître.

 

Comment surmonter le mensonge, la trahison et la tromperie

L’assurance, la franchise, l’honnêteté et la loyauté dans nos relations sont un pilier essentiel pour assurer notre développement. Cependant, les doutes, la crainte et la fausseté nous blessent, nous brûlent et nous enveniment…rien de plus.

Ainsi, si la méfiance plante de profondes épines en nous, on peut tous la surmonter. Il est normal que dans ce genre de situations, le doute grandisse en nous, et avec lui la crainte. Pourtant, cela ne doit pas constituer une opportunité de se méfier des autres.


Autrement dit, il est probable que l’on se retrouve plus d’une fois dans cette situation si indésirable, c’est pourquoi on doit comprendre que c’est une opportunité pour nous de grandir en tant que personne et de mieux choisir les gens dont on s’entoure.

 



Un jour, quelqu’un vous serrera si fort dans ses bras qu’il vous réparera de l’intérieur, il apaisera tous vos chagrins, vos peines se volatiliseront en quelques secondes et vous pourrez sourire à nouveau.

Un câlin, c’est une caresse, un poème écrit à même la peau qui nous réconforte et qui renforce nos liens affectifs, en nous permettant ainsi d’éloigner nos peurs. D’une certaine manière, le fait d’écarter le sentiment de chaos nous emplit de force.

Certains câlins sont si forts que, bien loin de nous rompre, ils nous réparent. En d’autres termes, pour parler d’une façon poétique, ils nous syntonisent émotionnellement.

Ce n’est pas la seule manière de le faire, et ce n’est pas non plus indispensable, mais faire des câlins nous aide à travailler sur notre empathie, donc sur notre intelligence émotionnelle.

Il y a des personnes et des PERSONNES (oui, en majuscules)

Les PERSONNES sont celles avec qui on s’entend le mieux, celles qui sont les plus proches de nos émotions, de nos pensées et de nos croyances.


De nombreuses raisons nous mènent à apprécier ces personnes avec qui on partage nos opinions, nos expériences et nos croyances, et cette affinité produit en nous des sentiments positifs.


Généralement, lorsqu’on apprécie quelqu’un, cette personne nous apprécie aussi (nous ne parlons pas d’attirance sexuelle). Avec elle, on peut être nous-même.

Par conséquent, on sourit davantage, et on fait en sorte que les échanges avec elle soient des plus aimables et des plus agréables.

Avec le temps, ce cycle peut devenir un vice : plus on se sent aimé, plus on veut être aimé. Cette tendresse si spéciale se manifeste par les câlins, les caresses et les baisers.

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Mes PERSONNES sont celles qui m’ont pris dans leurs bras dans les bons et les mauvais moments

Ces personnes spéciales desquelles nous vous parlons, sont généralement celles qui ont été à nos côtés dans les bons et les mauvais moments.

En effet, dans les pires phases de nos vies et alors que nous étions au plus mal, elles sont restées à nos côtés pour nous prendre dans leurs bras.

Autrement dit, quand on n’a plus d’espoir et que les doutes nous envahissent, les câlinssont d’autant plus importants pour nous, tout comme les manifestations d’intérêt et de tendresse envers ceux qui nous montrent leur estime et leur inconditionnalité.


On dit que d’une certaine manière, apparaît alors une sorte d’admiration affective qui nous mène à être toujours plus attiré par notre PERSONNE.


Finalement, plus on est brisé, plus on a conscience de notre désir d’être aimé par l’autre, de notre envie qu’il nous réserve une part de lui afin de nous réparer, et de nous montrer tout l’amour que l’on mérite de recevoir.

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Ce qui rend nos roses spéciales, c’est le temps que l’on passe avec elles

« C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante », a écrit Saint-Exupéry dans Le Petit Prince.

Voilà un des piliers les plus importants de nos relations, qui nous montre à quel point ces câlins que nous font nos roses nous réparent de l’intérieur.

Que nos similitudes soient nombreuses ou non, il est vraiment excitant et attrayant de supposer que quelque chose de spécial et d’unique nous unit.

Lorsque que l’on pense à chacune de nos PERSONNES, on se dit qu’ « il/elle m’aime pour ce que je suis, pas pour mes opinions ou par intérêt ».

Les câlins sont gratifiants, merveilleux et nous réconfortent dans les moments où notre intérieur s’est brisé.

Grâce à eux, on se souvient que même si nos morceaux sont si nombreux qu’on ne pourrait pas tous les compter, aux yeux de ceux qui nous prennent dans leurs bras, nous sommes des personnes entières et irremplaçables.

 

 



{15 septembre 2017}  

La véritable attirance va au-delà du physique ou de l’intérieur, si difficile à définir.

 

L’authentique magie entre deux personnes s’inscrit dans la lecture émotionnelle de deux cœurs qui se paralysent et s’harmonisent, qui se comprennent. C’est une attirance dont on ne se libère pas, même en fermant les yeux.

 

Nous savons à quel point il est complexe pour la science d’isoler des variables et d’établir des corrélations pour comprendre un peu mieux ce qu’est l’amour, l’affection et l’attirance. Pourtant, l’étude publiée la plus récente affirme la chose suivante : la clé de l’attirance se trouverait dans la compréhension mutuelle entre deux personnes. 

 

L’attirance physique ne dure pas, elle est intense, vide et fugace, mais l’attirance de l’esprit et ce monde émotionnel qui bat au même rythme que notre musique intérieure fait de nous le plus beau couple de danseurs de l’amour.

 

“Je n’aime que celui ou celle qui me comprend”. C’est sans aucun doute l’une des phrases les plus communes que nous lançons par désespoir quand nous échouons dans une relation affective. Loin de demander l’impossible, notre requête est aussi logique que valide.

 

Car aucun amour ne sera authentique s’il n’existe pas cette empathie basée sur l’intuition des besoins et sur la correspondance des affects.

 





et cetera